Comment construire son vaisseau interstellaire, de Claude Ecken et Roland Lehoucq

Posted on 23 mai 2020
Changement de registre. Avec les beaux jours actuels, je suis dans une période “astronomique”, et j’ai donc ressorti pour l’occasion quelques vieux numéros de la revue “Ciel & Espace”, pour retrouver quelques pistes d’objets célestes à observer. Et me voilà qui retombe, dans lu numéro 459 d’août 2008, sur ce texte signé Claude Ecken et Roland Lehoucq.

 

Quatrième de couverture :

2030. Deux amis commentent les dernières images de Caladan, une planète de type terrestre découverte en 2020 par l’observatoire spatial Darwin, dans la zone d’habitabilité de l’étoile Delta de la constellation du paon, à 20 années-lumière du Soleil. Il serait intéressant d’y aller voir. La conversation s’échauffe sur la possibilité de s’installer là-bas. mais le voyage est-il possible ? Pour Greg Ecken, romancier, cela tient du rêve, mieux vaut ne pas y penser. Mais Cornélius Lehoucq, astrophysicien, ne l’entend pas de cette oreille. Qui convaincra l’autre ?…

 

Rêve ou future réalité ?

Ce texte relève-t-il de la nouvelle si l’on considère qu’il a d’abord été publié dans deux numéros de la revue Bifrost, dans la rubrique “Scientifiction” animé par Roland Lehoucq ? On peut dire que oui car sous l’évident propos scientifique se trouve un mini (vraiment mini, mais il est là quand même) contexte : nous sommes en 2030, une exoplanète a été découverte en 2020, et deux amis, l’un romancier? Greg Ecken, l’autre scientifique, Cornélius Lehoucq, évidents avatars des auteurs du texte, en discutent sous forme de dialogue. Pas de worldbuilding de quelque ordre que ce soit, pas de mise en situation, un simple dialogue, sans même une quelconque introduction. Mini contexte donc. Peut-être légèrement étoffé dans la version Bifrost (le texte publié dans “Ciel & Espace” est la version raccourcie), mais ne possédant pas les numéros concernés (44 et 45), je ne saurais dire.

Quoiqu’il en soit, puisque ce texte a aujourd’hui pratiquement quinze ans, il a plusieurs intérêts. Sur le plan scientifique, autant que je puisse en juger, il reste toujours très actuel, notre technologie de constructions de vaisseaux interstellaires n’ayant guère évolué depuis ces quelques années… Et surtout, il offre une amusante mise en perspective de ce que l’on imaginait pouvoir faire en astronomie/astrophysique il y a une quinzaine d’années. Par exemple, on nous dit qu’une exoplanète de type terrestre à été découverte en 2020. L’année n’est certes pas finie, mais ce type de planète n’a pas encore été découverte, même si on s’en rapproche (et que la liste des potentialités ne cesse de s’allonger) mais pas de là à débattre de l’opportunité d’aller la coloniser… Plus précisément, on nous parle même d’images de cette planète, dont les deux protagonistes discutent en 2030. Découverte en 2020, images en 2030. Qui sait ?… On notera également qu’en 2030, une base lunaire sera réalité, accompagnée d’une catapulte électromagnétique pour envoyer des matières premières en orbite basse…

En tout cas, cette nouvelle que l’on peut donc qualifier de “pédagogique”, à l’image de ce que fait Roland Lehoucq dans ses conférences (Utopiales ou autres) dans lesquelles il décrypte certaines possibilités (ou non…) astrophysiques, techniquement et physiquement, nous explique tout ce que nécessite un voyage interstellaire vers une exoplanète située à 20 années-lumière à bord d’un vaisseau embarquant un millier de passagers pour une croisière de quatre siècles.

Immédiatement m’est venu à l’esprit le fabuleux roman “Aurora” de Kim Stanley Robinson, dans lequel on avait plus de 2000 passagers parti vers une planète située à 12 années-lumière, pour un voyage de 170 ans. Le ratio est presque le même, aux technologies utilisées près, qui rallongent la durée du voyage si l’accélération ou le freinage prend plus de temps. On verra d’ailleurs que le parallèle avec “Aurora” (écrit en 2015) ne s’arrête pas là.

Le texte de Lehoucq et Ecken est évidemment très scientifique, rien d’étonnant étant donné la revue dans laquelle il a été publié, mais il reste extrêmement accessible (“Ciel & Espace” est une revue grand public). Il aborde le sujet du voyage interstellaire sur de nombreux plans, qu’il soient purement sociaux (quelle politique mettre en place dans le vaisseau, comment communiquer avec la Terre, est-ce d’ailleurs nécessaire, on aborde la question de la divergence civilisationnelle entre un vaisseau en vase clos parti depuis plusieurs siècles et qui ne peut que s’éloigner sur le plan politique/social/linguistique/scientifique de ce qui se fait sur Terre, ainsi que des comportements forcément imprévisibles d’une société humaine dont on ne peut pas prévoir les faits et gestes sur une si longue durée : nostalgie de ceux qui ont connu la Terre, générations intermédiaires “sacrifiées”, refus de quitter le vaisseau pour ceux qui y ont passé leur vie, etc…) ou bien technologiques (comment construire le vaisseau, à quel endroit, comment est-il constitué, quels moyens pour le faire, quelle taille, quel poids, comment accélérer tout ça, jusqu’à quelle vitesse, comment freiner une fois arrivé à destination, quel carburant, quelle quantité faut-il apporter (avec un juste équilibre entre poids/accélération et freinage donc vitesse du vaisseau/durée du voyage), gestion des déchets, des cultures, etc…).

L’étude est claire et précise, et recoupe (parfois de manière très semblable) à de nombreuses reprises ce que Kim Stanley Robinson a mis en place dans “Aurora”, comme la notion de bactérie risquant de faire s’écrouler l’écosystème du vaisseau, la gestion des déchets, le système de freinage du vaisseau (un laser et l’aide de l’assistance gravitationnelle), des usines pour fabriquer “à peu près n’importe quoi” (les fameuses imprimantes 3D à tout faire), etc… Il donne l’occasion de se rendre compte, pour qui en doutait, du souci du détail scientifique et technologique de Robinson lors de l’écriture de son roman.

On se rend évidemment bien vite compte que malgré l’optimisme (feint ?) de Cornélius/Roland Lehoucq, le vaisseau interstellaire, tellement contraignant à de multiples niveaux, n’est une possibilité que dans les récits de science-fiction, récits de SF que les voyageurs ne manqueront d’ailleurs pas d’embarquer car ils sont vecteur d’éducation et d’étude de cas en ce qui concerne le voyage interstellaire. Claude Ecken et Roland Lehoucq aiment la SF, et ils n’oublient pas de le dire. 😉

 

Critique écrite dans le cadre des challenges “Le Projet Maki” de Yogo.

 

  
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