Bifrost 98, spécial Van Vogt

Posted on 25 juin 2020

Après le numéro 97, je rattrape le temps perdu et je me remets à jour avec le numéro… 98, oui oui. 😀 Avec un dossier consacré à A.E. Van Vogt, un auteur auquel je ne suis frotté qu’une seule fois et qui ne m’avait pas particulièrement enthousiasmé…

 

Les rubriques habituelles

L’édito de ce numéro est bien évidemment consacré à la crise sanitaire et à ses conséquences sur le monde du livre. Un choc pour beaucoup, peut-être même bien plus que ça pour les moins solides. Les mois qui viennent risquent d’être compliqués…

Le reste des rubriques n’a rien d’inhabituel : un cahier critique bien fourni (m’orientant vers deux ou trois que je n’ai pas (encore) achetées), un Gilles Dumay au ton toujours très franc dans les critiques de revues, une sympathique interview d’Eléonore Calvez de la librairie “Le nuage vert” à Paris, un passionnant (une nouvelle fois…) article “Scientifiction” de Roland Lehoucq qui revient sur “Terre errante” de Liu Cixin et ses bases scientifiques à côté de la plaque (on s’en doutait, c’est confirmé, il n’empêche que j’ai toujours des étoiles dans les yeux quand je repense à cette novella), et quelques news en vrac (notamment la lancement d’une collection chez Au Diable Vauvert et le décès du monument (trop peu traduit en français) Mike Resnick (lisez le chef d’oeuvre “Kirinyaga” ! Lisez le superbe recueil “Sous d’autres soleils” !). A quand un Bifrost spécial Resnick ?).

 

Le dossier A.E. Van Vogt

Quatre grosses parties composent ce dossier. Tout d’abord un long et passionnant article biographique signé Pascal J. Thomas. Clair et documenté, il offre une belle synthèse de la vie et de l’oeuvre de l’auteur canadien. Un auteur assez particulier, qui aura plus qu’un peu penché du côté des pseudo-sciences (sans y sombrer totalement comme John W. Campbell ou L. Ron Hubbard…) et qui s’est régulièrement astreint à des “contraintes” ou des techniques spécifiques pour écrire ses récits. Étonnant.

La deuxième partie du dossier rejoint la première, mais de manière plus personnelle puisqu’il s’agit d’un article écrit par Charles Platt à l’occasion d’une rencontre avec Van Vogt en 1979. Un beau complément, sur un auteur qui semble sympathique mais pas très loin d’être un peu “toqué”. L’un n’empêche pas l’autre.

La troisième partie du dossier est le classique guide de lecture qui revient sur quelques oeuvres (mais pas toutes, la bibliographie de Van Vogt étant pléthorique) emblématiques de l’écrivain. Des récits qui ont pour la plupart subit les affres du temps… Que reste-t-il de Van Vogt aujourd’hui ? Un auteur qui a marqué son époque, un auteur sans qui la SF ne serait sans doute pas ce qu’elle est de nos jours, mais un auteur qui laisse derrière lui des écrits aujourd’hui bien difficiles à lire semble-t-il, quand bien même ils ne manquent pas de qualités liées à l’imagination de l’auteur. C’est un peu ce que j’avais ressenti à la lecture de “A la poursuite des Slans”… Et si j’ai bien noté quelques textes qui pourraient m’intéresser (et que je possède, comme “Les armureries d’Isher”), ils restent bien loin dans ma liste de priorités…

La dernière partie est bien sûr la conséquente bibliographie dressée par Alain Spraeul. Une bibliographie qui lui aura donné du fil à retordre, notamment à cause des multiples textes courts de Van Vogt que l’auteur a ensuite agrégés (en les complétant) en textes plus longs, fix-up ou romans. Une quarantaine de romans, une centaine de nouvelles et pas mal de recueils, ça donne un idée du travail effectué par Alain Sprauel.

 

Les nouvelles

Cinq nouvelles au sommaire. On commence par A.E. Van Vogt himself avec “Le village enchanté”. Pure nouvelle à chute, elle raconte la survie d’un homme, Bill Jenner, dernier survivant d’un vaisseau qui s’est crashé sur Mars. Tentant de rejoindre la “mer polaire” (sic), il tombe sur un étrange village qui semble abandonné mais qui, pour son malheur, semble adapté à une autre forme de vie que celle des êtres humains. Impossible donc d’y trouver eau et nourriture consommables. A moins que Jenner ne parvienne à faire comprendre à ces machines automatiques ce dont il a besoin. Nouvelle à chute donc, sympathique et qui fait le job, sans qu’elle ne soit plus marquante que cela.

Deuxième texte au sommaire, “Plaine-guerre”, signé d’un habitué du Bifrost, Thierry Di Rollo. Récit évidemment noir (qu’attendre d’autre de Di Rollo ?), faisant très ouvertement référence aux no man’s land de la Première Guerre Mondiale, “Plaine-guerre” retrace la permission d’un homme autorisé à rejoindre sa famille au cours d’une guerre sans fin qu’on devine liée aux flux migratoires. C’est efficace, crasseux, noir, déshumanisé (jusqu’à l’ultime tabou), et c’est pourtant lumineux sur la fin. Une belle réussite.

Le troisième texte est l’oeuvre de Franck Ferric : “Le dernier verrou de Sveta Koslova”. Une femme qui se sait condamnée par un cancer revient sur les lieux de sa vie d’enfant. Des lieux transformés, des vies bouleversées, une planète bousculée, avec en fond une nostalgie des jours heureux, et l’échec des hautes technologies à sauver ce qui aurait pu l’être en ne faisant que réhabiter (et non pas réhabiliter…) des zones déjà mortes. Encore un récit pas très joyeux. Réussi lui aussi, mais pas très joyeux.

Pour ce qui est de la joie, il ne faut pas non plus compter sur Vandana Singh et son “C’est vous Sannata3159 ?”, sans doute la nouvelle la plus noire de ce numéro (et il y avait pourtant de la concurrence…). Dans un futur indéterminé, dans une ville où les pauvres s’entassent au sol quand les plus riches vivent dans des tours de verre, le texte suit Jinghur qui tente de survivre jour après jour. Sa mère et sa soeur travaillent pourtant dans un abattoir, lequel leur permet de subvenir plus ou moins à leurs besoins, avec notamment la possibilité de consommer de la viande régulièrement. Mais Jinghur est méfiant… Ce récit vaut plus pour son “univers” (aussi petit qu’il puisse être dans une nouvelle d’une vingtaine de pages) que pour son intrigue que l’on sent un peu venir de loin. Mais cette relative absence de suspense n’altère en rien la sidération éprouvée quand on lit ce que nous décrit Vandana Singh. On n’ose y croire, et pourtant. Ce texte nous rappelle malheureusement que les méventes de son pourtant excellent recueil “Infinités” (même pas repris en poche !) risquent de nous priver, pauvres francophones, de ses prochains récits. Et c’est très dommage.

Enfin, last but not least, Michel Pagel et la nouvelle “A la recherche du Slan perdu”. La présence de ce texte au sommaire de ce numéro ne doit bien sûr rien au hasard. Un récit directement inspiré du fameux roman de Van Vogt (un auteur qu’il semble apprécier puisqu’il y avait déjà fait référence avec la nouvelle “Le Monde des A ou la destruction organisée d’une utopie par le professeur A.E. Vandevogtte” au sommaire du Bifrost 52) et écrit en mode Marcel Proust. Je n’ai jamais lu Proust. Voilà qui est dit. Je ne saurais donc comparer le texte de Pagel à la prose proustienne, si ce n’est l’évidente allusion à la fameuse madeleine qui devient ici une tête de veau sauce gribiche préparée par une certaine Madeleine. Au-delà de ça, l’histoire est sympathique, la chute surprend, l’objectif est atteint. Mais cette plume !… J’adore. Précieuse, faite de phrases à rallonge, tout en finesse, elle décrit en profondeur un mode de vie bourgeois croisé avec la SF de Van Vogt. C’est délicieux de bout en bout. Comme une bonne madeleine.

 

Pour conclure

Et voilà donc pour ce numéro. Je ne sais pas s’il parviendra à convaincre les lecteurs de lire Van Vogt, mais il a au moins le mérite de montrer que la SF change avec le temps, et que la SF d’antan, fut-elle à succès, peut parfois être moins savoureuse de nos jours… Toujours est-il que le dossier en lui-même est une nouvelle fois de qualité, éclairant l’auteur canadien de belle manière. Alors quand en plus on a un “Scientifiction” de fort belle facture et des nouvelles (pas très joyeuses certes) qui vont du bon à l’excellent, la seule conclusion qui s’impose est que cette nouvelle itération du Bifrost est encore une belle cuvée.

 

  
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