Axiomatique, de Greg Egan, deuxième partie

Posted on 20 janvier 2021
Après une première partie plutôt très convaincante, on enchaîne sans transition vers, devinez quoi ? La deuxième partie. Oui c’est fou, je sais. Greg Egan parvient-il à garder le niveau ? Met-il enfin un peu de sentiments dans ses textes ? Voire même, challenge ultime, va-t-il jusqu’à tirer des larmes à son lectorat ?

 

Quatrième de couverture :

Dix-huit récits vertigineux…

Un monument de la SF moderne…

Des drogues qui brouillent la réalité et provoquent la conjonction des possibles. Des perroquets génétiquement améliorés qui jouent En attendant Godot. Des milliardaires élaborant des chimères, mi-hommes mi-animaux, pour assouvir leurs passions esthétiques. Des femmes qui accueillent dans leur ventre le cerveau de leur mari le temps de reconstruire son corps. Des enlèvements pratiqués sur des répliques mémorielles de personnalités humaines. Des fous de Dieu inventant un virus sélectif reléguant le SIDA au rang de simple grippe. Des implants cérébraux altérant suffisamment la personnalité pour permettre à quiconque de se transformer en tueur…

Greg Egan bâtit son futur en disséquant le présent avec une virtuosité aussi fascinante qu’implacable : nous voici prévenus…

Australien né à Perth en 1961, Greg Egan publie sa première nouvelle en 1983. Vingt années, six romans et une soixantaine de nouvelles plus tard, il est unanimement considéré comme l’auteur de science-fiction le plus novateur de sa génération. Une notoriété qui n’infléchit pas le caractère discret de l’auteur, dont on sait peu de choses. II confie toutefois avoir pris, suite à la sortie de son roman Schild’s Ladder en 2002, quelque distance avec l’écriture et ses fonctions de programmeur afin de se consacrer à l’aide aux réfugiés. Période de mise en retrait désormais révolue, puisqu’il travaille à l’heure actuelle sur son septième roman, Incandescence.

Axiomatique est sans conteste le recueil de SF le plus incontournable de la décennie 90. Annoncé en France depuis près de dix ans, sa présente publication en intégralité est un événement majeur. Axiomatique sera suivi par deux autres volumes, l’ensemble de ces trois tomes constituant à terme une intégrale raisonnée des nouvelles de l’auteur unique au monde.

Traductions revues et harmonisées par QUARANTE-DEUX

 

Jeu, set et match.

  • En apprenant à être moi

Le « cristal » est une sorte de circuit implanté dans le cerveau qui permet de mimer celui-ci, copiant souvenirs, réactions, et manière de vivre, tout au long de la vie de la personne implantée. Il permet, une fois la trentaine arrivée, à une période de la vie où le cerveau commence inexorablement à décliner, de « basculer », c’est à dire de prendre la main sur un cerveau au sommet de ses moyens mais dont l’obsolescence ne pourra être ensuite qu’handicap pour l’être humain.

Le narrateur du texte est pourtant hésitant. Où se situe l’être humain, ce qui définit l’humanité ? La conscience, l’âme ? Dans le cerveau ? Dans le cristal ? Laisser la main au cristal, n’est-ce pas une sorte de mort, même si le corps (hormis le cerveau donc) reste physiquement inchangé ? Même si le cristal est une réplique parfaite du cerveau et que donc la personne concernée, vue de l’extérieur, reste totalement inchangée ? C’est d’ailleurs ce qu’a vécu le narrateur avec ses parents qui ne lui ont avoué leur bascule que quelques années après l’avoir effectuée… Et en fait, qui mène vraiment la danse, quand cerveau et cristal sont présents en parallèle ?

Toutes ces questions, et bien d’autres encore, sont abordées par Greg Egan en une vingtaine de pages, dans un style très eganien, donc très analytique et pas forcément très « romanesque ». Pourtant, comment ne pas s’incliner devant la profondeur des réflexions que l’auteur australien pose sur la table ? Touchant autant à l’éthique qu’à la science ou la philosophie, « En apprenant à être moi », avec un twist plutôt malin porté par une sorte d’épiphanie du narrateur, est un texte vertigineux.

 

  • Les douves

Deux trames sont mises en parallèle dans ce texte. D’un côté, des informations sur l’état du monde (futur proche), entre dérèglement climatiques et afflux de migrants vers l’Australie, forcés de fuir leurs archipels inondés devenus inhabitables. Et par-dessus, la montée des extrêmes, la montée du racisme, la peur des migrants qui vont venir chambouler le délicat équilibre écologique et social que tente de maintenir le pays. Bref, notre monde quoi. De l’autre côté, un viol et une analyse qui met au jour des étrangetés au niveau de l’ADN du violeur.

Deux trames qui n’ont rien à voir ? Mmmmmh… Ici, Greg Egan nous dépeint un climat déréglé et la volonté inébranlable de certains de ne rien avoir à voir avec ces migrants soit disant menaçants. A tout prix, et quels qu’en soient les moyens… C’est court, il y a quelques informations scientifiques (biologiques) pas forcément simples à comprendre mais qui ne nuisent pas à la compréhension du récit. Et c’est donc très parlant.

 

  • La marche

Deux hommes marchent en forêt, mais ce n’est pas une marche amicale puisque l’un des deux pointe une arme vers l’autre. Au bout du chemin, l’exécution. A moins que le tueur ne cherche autre chose…

Le texte, voudrait nous parler du changement du mode de pensée via l’utilisation des implants mais n’y parvient qu’à moitié. Le récit est en effet un peu court pour réellement explorer cette thématique, et même s’il ne manque pas de bonnes idées (cette vision des évènements qui sont comme une roue qui tourne et qui se répètent de personne en personne), il ne parvient pas à vraiment éveiller l’intérêt. Il y a bien meilleur sur le sujet, y compris dans ce recueil.

 

  • Le p’tit mignon

Un homme désireux par dessus tout d’avoir un enfant, à tel point que la pression qu’il met sur sa compagne l’amène à une rupture, décide de profiter des avantages de la technologie pour être enceint. Il s’achète un kit « P’tit mignon » à pas cher, qui lui permet de réaliser son rêve. C’est légal puisque les p’tits mignons sont des êtres vivants sans intelligence (et donc sans conscience d’eux-mêmes) qui meurent naturellement à l’âge de quatre ans. Et oui, c’est aussi totalement tordu, mais c’est le seul moyen qu’a trouvé le narrateur pour satisfaire cet irrépressible besoin.

Un enfant à tout prix ? Mais avec quelles conséquences ? Le texte navigue entre horreur (horreur d’une situation en dehors de toute éthique) et réflexion sur le désir d’enfant, l’attachement d’un homme pour sa fille. Et la chute est évidemment terrible. Une nouvelle vraiment dérangeante.

 

  • Vers les ténèbres

Ce texte rappelle très clairement le tout premier du recueil, « L’assassin infini », puisqu’il est bâti sur la même structure : un évènement extraordinaire faisant appel à une physique vertigineuse apparaît et un personnage est appelé pour tenter d’y faire face. Pas de vortex d’univers multiples ici, mais l’apparition d’un trou de ver d’un kilomètre de rayon (nommé le Seuil), créé par on ne sait qui et qui semble s’être effondré sur lui-même. Les personnes prises dans ce trou de ver n’ont qu’une seule possibilité : se diriger vers le centre du trou, le Coeur, qui n’est rien d’autre que son autre extrémité (à peine décalé temporellement).

Aller vers le Coeur nécessite de courir vers l’obscurité, hé oui, forcément, puisque dans un trou de ver le temps est anisotrope et se mélange à l’espace. C’est évident. Et il en va de même pour la lumière. Et puisque tout mouvement du futur vers le passé est impossible, la lumière ne peut qu’aller de la périphérie du Seuil (le passé) vers le Coeur (le futur). Et donc, courir vers le Coeur signifie courir vers l’obscurité puisqu’aucune lumière ne peut venir du Coeur. A l’inverse, se retourner vers la périphérie du Seuil peut vous permettre de voir ceux qui sont plus éloignés que vous du Coeur, mais eux ne vous verront pas… Ca va, vous suivez ? 😀

Bon, en vrai, je vous rassure, avec un peu de concentration, même sans comprendre les phénomènes physiques à l’oeuvre ici, on comprend tout à fait à quoi cela correspond visuellement, et c’est vraiment palpitant. Et donc John Nately, suite à l’apparition du Seuil en pleine zone urbaine, va tenter de secourir quelques personnes bloquées à l’intérieur. Le tout dans un temps le plus court possible, puisque le Seuil peut s’effondrer à tout moment, au passage en homogénéisant radialement l’espace qu’il a occupé. Ouais, carrément. En rasant tout ce qui était présent quoi.

Donc il vaut mieux se dépêcher. Quoique, puisque statistiquement, si le Seuil ne s’est pas écroulé, c’est que ceux qui étaient à l’intérieur avaient jusqu’ici 100% de chances de ne pas s’écrouler avec lui… 😀

Bon, j’arrête là pour les explications, mais ça vous donne une idée de tout ce avec quoi joue Greg Egan dans ce texte (et je vous passe quelques autres phénomènes qui découlent de cette étrange physique…). Tout ce qui est à retenir ici, c’est que c’est totalement vertigineux, absolument renversant, bourré d’action, palpitant, fabuleusement bouleversifiant. De la très très grande hard-SF quoi.

 

  • Un amour approprié

Un accident de train, un homme mutilé au corps impossible à remettre en état. Mais il y a une solution pour permettre à Carla, son épouse aimante, de le revoir en plein santé, d’autant que le couple avait souscrit à une police d’assurance le permettant : un nouveau corps.

Mais cela prend du temps pour que ce nouveau corps (enfanté par une mère porteuse, et au cerveau volontairement endommagé pour pouvoir greffer ensuite celui de l’assuré) soit disponible. Deux ans. Deux ans pendant lesquels il va falloir pour Carla trouver une solution pour conserver en bon état le cerveau de son mari. Les machines existent mais elles coûtent cher, et le couple a fait une petite erreur d’interprétation dans un truc écrit tout petit sur leur contrat d’assurance… C’est donc dans son propre corps que Carla va « héberger » le cerveau de Chris, plus ou moins contrainte par son assureur. Un corps qu’il va falloir « tromper » en lui faisant croire qu’il porte un enfant, avec tout le système biologique à même d’assurer la survie du cerveau. Carla va donc être enceinte, pendant deux ans, pour faire revivre son mari.

Liberté des femmes de disposer de son propre corps, pression sociale, diktat des compagnies d’assurance, éthique et dérives scientifiques, commerce du vivant, Greg Egan aborde de nombreux sujets, parfois assez proches de ceux déjà abordés dans « Le p’tit mignon », avec ce même fond dérangeant. Cerise sur le gâteau, même si on ne pourra toujours pas louer Greg Egan pour la sensibilité de son écriture, le lecteur ressent viscéralement les tiraillements qui agitent Carla, son impression d’être prise au piège, son sentiment d’injustice devant ce qui lui arrive (à plusieurs niveaux) et on a vite fait de prendre fait et cause pour elle. Oui, le personnage de Carla est vivant (même si elle analyse les choses parfois assez froidement…) et émouvant, c’est rare chez Egan, il faut le signaler. Un texte qui fonctionne, qui interroge, qui bouscule, jusqu’à une conclusion totalement désenchantée…

 

  • La morale et le virologue

Le savant fou ! Oui, même Greg Egan aborde cet élément que la science-fiction s’est fait un malin plaisir d’explorer à de nombreuses reprises. Ici il s’agit d’un homme, fervent croyant, qui développe un virus particulièrement « bien pensé » pour faire ce qu’il a à faire, à savoir rien de moins que tuer les homosexuel(le)s et les personnes infidèles. Mais est-il réellement pensé jusque dans les moindres détails ? A moins qu’il suffise de s’aveugler volontairement pour s’en satisfaire…

Science fanatique, sans éthique et à disposition de qui a un peu de moyens, le texte fonctionne plutôt bien si l’on accepte, et c’est un peu étonnant venant de Greg Egan, qu’un homme seul soit capable de développer ce genre de virus, dont le cycle de mutation relève d’un très haut niveau en technique biologique. Sympathique, et intéressant en ce qui concerne l’évolution du virus (avec quelques explications scientifiques à la clé), mais pas plus marquant que ça malgré une chute efficace.

 

  • Plus près de toi

Vous êtes-vous déjà demandé ce que peuvent ressentir d’autres personnes, ce que cela ferait d’entrer dans leur corps et leur esprit pour comprendre leurs réactions, leurs sentiments ? C’est précisément ce que voudrait expérimenter le narrateur de ce texte, et comme nous sommes dans un texte de Greg Egan, coup de chance, la technologie du futur le permet. De plusieurs manières au fil du temps qui passe : échange de corps, fusion des deux êtres dans deux corps robotiques, jumeaux hermaphrodites, etc… Le narrateur a par ailleurs la chance d’être en couple avec Sian, une jeune femme qui, si elle ne partage pas cette obsession, est toujours d’accord pour vivre pleinement de nouvelles expériences.

Le récit commence bien, et expose assez clairement les enjeux, entre solipsisme et désir d’explorer la conscience d’un autre, avec les contradictions métaphysiques que cela implique.

Qu’est-ce que ça pourrait bien vouloir dire, de toute façon, de savoir ce que c’est que d’être quelqu’un d’autre ? Il faudrait avoir ses souvenirs, sa personnalité, son corps – tout. Et alors on serait juste lui, et plus soi-même, et on saurait rien de plus. Ça n’a aucun sens.

La deuxième partie du texte m’a en revanche moins convaincu, extrêmement analytique, presque comme un devoir de philo. Le fond est évidemment intéressant, mais la forme un peu rebutante, dommage.

 

  • Orbites instables dans la sphère des illusions

Parfois Greg Egan surprend. Comme avec ce texte, qui démontre que d’une part l’auteur australien ne manque pas d’idées saugrenues, et que d’autre part ces idées sont là pour pratiquer des expériences de pensée, très stimulantes intellectuellement mais qui rejettent l’intrigue du récit en queue de classement des préoccupations de l’auteur.

L’idée ici c’est de dire que la Fusion a eu lieu, c’est à dire que toute l’humanité est devenue un (beau ?) jour perméable aux croyances des uns et des autres. Vivre épiphanies sur épiphanies a fait plonger le monde dans le chaos, avant qu’il ne se restructure autour de pôles de croyances divers et variés, qui agissent comme des attracteurs pour ceux qui passent à proximité. Ce sont ces attracteurs qui ont refaçonné la situation géo-politico-sociale d’un monde que l’on pourrait croire post-apocalyptique.

Et c’est dans ce monde que vivent le narrateur et sa compagne Maria, qui se font fort de fuir les attracteurs pour rester libres de toute influence mystique ou religieuse. Jusqu’à ce qu’une rencontre les amène à reconsidérer ce qu’il prenait pour un sentiment de liberté face à un monde religieusement et communautairement très structuré. Et si leur prétendue liberté les avait en fait placés sous l’influence d’un attracteur d’un genre différent ? Où est la liberté ? Où est le libre-arbitre ?

C’est évidement questionnant, mais c’est aussi très cérébral. Les personnages, l’intrigue, ne sont que des prétextes à analyser un « problème » d’ordre métaphysique. Cela peut de toute évidence poser un problème si on attend un texte rythmé, un texte qui fait vivre une histoire au lecteur, en plus de l’amener à se pencher sur des situations ou des problématiques scientifico-éthico-philosophiques. L’auteur sait pourtant le faire, comme on a pu le voir avec quelques autres textes du recueil, mais ce n’est pas le cas ici. C’est aussi ça Greg Egan.

 

Voilà. Impressionnant. Comme dans tout recueil, il y a des choses plus intéressantes que d’autres, et Greg Egan est très fidèle à ce style aride qui met en retrait les personnages en les réduisant essentiellement à une simple fonction lui permettant de dérouler sa démonstration (avec parfois une exception ici ou là mais ce n’est pas la panacée…). Mais sur le plan des idées, c’est vraiment hors du commun, à la fois questionnant et vertigineux.

Par ailleurs, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce recueil et très accessible (toutes proportions gardées, ce n’est pas du pulp non plus… 😀 ), et si la science est évidemment très présente, elle n’est là que pour fournir un socle sur lequel s’appuient les questionnements soulevés par l’auteur australien. Là aussi il y a des exceptions, avec quelques textes ponctués d’explications un peu plus ardues ou faisant appel à des concepts physiques très éloignés de ce que nous connaissons et donc apparaissant contre-intuitifs. Mais c’est aussi ce qui fait leur force car avec un peu d’effort, ce sont alors des récits et des idées vertigineuses qui s’imposent dans la tête du lecteur. Mais l’essentiel des nouvelles présentées ici jouent avant tout sur la morale, l’éthique, la philosophie, le tout évidemment très lié à de possibles avancées scientifiques ou à des extrapolations posant de véritables dilemmes humains et métaphysiques.

Il ne faut donc pas avoir peur de Greg Egan, du moins pas avec ce recueil, qui joue clairement sur le même terrain qu’un Ted Chiang. On est ici très clairement au sommet du panier des auteurs de hard-SF. Place prochainement au deuxième volume des nouvelles de Greg Egan, avec « Radieux ».

 

Lire aussi l’avis de Feyd Rautha, Gromovar, Anudar, Lutin (partie 1, partie 2), Philémont, Le boudoir littéraire, Blackwolf, Hellrick, Falaise Lynnaenne, Gustave le chat, LadyScar, Le cri du lézard, Snow, Culture SF, Human after all, Culture remains, Le dernier des blogs

 

Critique écrite dans le cadre du challenge « #ProjetOmbre » de OmbreBones.

 

  
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