Axiomatique, de Greg Egan, première partie

Posted on 15 janvier 2021
Il était temps de m’y mettre sérieusement… J’ai longtemps tourné autour de Greg Egan, piochant une nouvelle ici ou là. Souvent ébloui par ce qu’il nous disait, souvent aussi déçu par la froideur de ses textes. Pour tout dire, j’ai même lu ce recueil “Axiomatique” il y a quelques années mais je n’avais pas fait d’article sur ce blog à l’époque. Voici donc une relecture suite à l’achat des trois tomes en grand format (dorénavant intégrés à la collection “42” du Bélial’, accompagnés des recueils de Ken Liu, “La Ménagerie de papier” et “Jardins de poussière”, de Nancy Kress, “Danses aériennes”, de Peter Watts, “Au-delà du gouffre”, et de Rich Larson, “La fabrique des lendemains”) de l’intégrale “raisonnée” (en tout cas au moment de sa parution) des nouvelles de Greg Egan. Une relecture attentive cette fois, avec une maturité de lecteur un peu plus affûtée. Puisque je me suis un peu étalé sur chaque texte du recueil, je vais scinder l’article en deux parties. Et comme je suis bien élevé, on va commencer ici avec la première. 😀

 

Quatrième de couverture :

Dix-huit récits vertigineux…

Un monument de la SF moderne…

Des drogues qui brouillent la réalité et provoquent la conjonction des possibles. Des perroquets génétiquement améliorés qui jouent En attendant Godot. Des milliardaires élaborant des chimères, mi-hommes mi-animaux, pour assouvir leurs passions esthétiques. Des femmes qui accueillent dans leur ventre le cerveau de leur mari le temps de reconstruire son corps. Des enlèvements pratiqués sur des répliques mémorielles de personnalités humaines. Des fous de Dieu inventant un virus sélectif reléguant le SIDA au rang de simple grippe. Des implants cérébraux altérant suffisamment la personnalité pour permettre à quiconque de se transformer en tueur…

Greg Egan bâtit son futur en disséquant le présent avec une virtuosité aussi fascinante qu’implacable : nous voici prévenus…

Australien né à Perth en 1961, Greg Egan publie sa première nouvelle en 1983. Vingt années, six romans et une soixantaine de nouvelles plus tard, il est unanimement considéré comme l’auteur de science-fiction le plus novateur de sa génération. Une notoriété qui n’infléchit pas le caractère discret de l’auteur, dont on sait peu de choses. II confie toutefois avoir pris, suite à la sortie de son roman Schild’s Ladder en 2002, quelque distance avec l’écriture et ses fonctions de programmeur afin de se consacrer à l’aide aux réfugiés. Période de mise en retrait désormais révolue, puisqu’il travaille à l’heure actuelle sur son septième roman, Incandescence.

Axiomatique est sans conteste le recueil de SF le plus incontournable de la décennie 90. Annoncé en France depuis près de dix ans, sa présente publication en intégralité est un événement majeur. Axiomatique sera suivi par deux autres volumes, l’ensemble de ces trois tomes constituant à terme une intégrale raisonnée des nouvelles de l’auteur unique au monde.

Traductions revues et harmonisées par QUARANTE-DEUX

 

C’est donc ça, Greg Egan…

Comme je le disais en introduction, j’ai lu “Axiomatique” il y a quelques années de ça. J’avoue qu’il ne m’en restait pas grand chose avant d’attaquer la relecture des 18 textes qui le composent, si ce n’est que la grosse hard-SF n’était pas si présente que ça et que le recueil était finalement relativement abordable et fascinant sur bien des points. Une exception tout de même : je me souviens très clairement ne rien avoir compris au premier récit, “L’assassin infini”. Et c’est là qu’on voit qu’un peu de “bagage” de lecteur et peut-être une maturité plus affirmée ont un rôle à jouer, car cette fois tout s’est éclairé.

 

  • L’assassin infini

“L’assassin infini” nous met dans la peau d’un homme, réputé “(…) stable. Fiable. Sûr”,  chargé d’éliminer un vortex créé par un consommateur de la drogue S. Car cette drogue permet aux consommateurs, appelés des “rêveurs”, de vivre les vies de leurs alter ego évoluant dans des réalités alternatives. Et quand le phénomène est à son paroxysme, les drogués peuvent carrément se déplacer physiquement dans ces univers alternatifs, et cela “casse” le tissu de la réalité, le phénomène s’accentuant lorsque ces alter ego sont aussi des rêveurs. Le vortex grandit alors, s’auto-alimente, menaçant de disloquer la réalité. La Firme envoie alors un assassin chargé de tuer le drogué (et ce dans tous les univers) et de mettre fin au vortex.

Greg Egan joue ici avec les univers multiples (infinis même !), les probabilités, les statistiques (car le tueur est lui aussi présent dans tous les univers alternatifs, et certaines de ses itérations peuvent réussir à tuer le rêveur, d’autres échouer, d’autres mourir. C’est là que la stabilité de l’homme envoyé par la Firme entre en jeu, puisque ses alter ego font nécessairement TOUS les choix possibles, mais sa stabilité fait qu’une majorité de ses alter ego font le “bon” choix, ce qui a une influence sur l’ensemble des univers. Et oui, incidemment se pose la question du libre-arbitre…).

C’est sans doute assez difficile d’accès mais c’est pourtant assez génial quand on parvient à entrer dans le récit et à se rendre compte des perspectives. Le passage où le tueur se rapproche du centre du vortex et où la (les) réalité(s) se délite(nt) autour de lui (en fonction du gradient du vortex) est par ailleurs vraiment superbement rendu, un moment plein de tension, très spectaculaire, vraiment renversant sur le plan physique. Oui c’est quantique, on y parle brièvement de poussière de Cantor et d’autres aspects purement hard-SF, mais même sans totalement comprendre le fondement scientifique de la chose, sur le plan du vertige on est servi. En plus, c’est rythmé, ça dépote, bref c’est réussi, et cette relecture (d’un texte qui approche des 30 ans tout de même !) est à peu près l’exact opposé de ma première lecture. Comme quoi…

 

  • Lumière des évènements

Et donc là, je viens de faire un pavé sur une seule nouvelle, alors que le recueil en compte 18… Tentons de faire plus court. Un peu. 😀 La deuxième nouvelle, “Lumière des évènements” est un peu plus accessible que la première. On y découvre des galaxies à temporalité inversée qui ont la particularité de recevoir des photons venant des détecteurs (les télescopes par exemple), l’inverse des galaxies classiques qui envoient leurs photons en direction des détecteurs. Et donc, au lieu d’observer le passé, ces étranges galaxies permettent d’observer l’avenir.

Et au prix d’une explication résolument scientifique qui pourrait perdre plus d’un lecteur (mais dont l’importance est au final toute relative puisque Greg Egan se concentre sur les conséquences sur les hommes et les femmes), on en arrive à une humanité capable de connaître son propre futur. Dès lors, là encore on aborde la notion de destinée et de libre-arbitre dans un monde où causes et conséquences sont inversées, et où ce qui forge une personne ce n’est plus seulement la connaissance de son passé mais aussi de son avenir.

Et puis, Egan donne à voir les petits (ou les grands) travers de l’humanité qui, entre non-dits, omissions et falsifications, s’est adaptée à ce changement de paradigme pour jouer avec (ou refaire) l’Histoire (pas seulement a posteriori cette fois mais aussi en quelque sorte a priori), individuellement ou collectivement. “Lumière des évènements” est donc un texte au fond tout à fait fascinant mais peut-être un peu trop verbeux être pleinement convaincant.

 

  • Eugene

Il est cette fois question d’eugénisme avec ce scientifique qui propose ses services à un jeune couple désirant enfanter et ayant des moyens conséquents du fait d’un tirage heureux dans un jeu de loterie. Un couple facilement impressionnable et un scientifique aux dents longues qui voit avant tout le côté financier des choses, un cocktail qui peut mener au pire. Mais c’est sans compter sur ce que pourrait éprouver le résultat de ce cocktail, un enfant parfait sur tous les plans.

La chute est surprenante, mêlant sciences et bouddhisme dans un avenir qui ne veut tout simplement pas être. Intéressant, et parfois amusant, j’avoue pourtant ne pas avoir été convaincu par cette chute plus “fiction” que “science”.

Je retiendrais malgré tout une écriture d’Egan dont la volonté de coller à des termes scientifiques rend amusante sa manière d’approcher l’amour et le mariage :

Il est difficile de déterminer si la naissance de ce lien fut le résultat du hasard, la conséquence d’expériences fondatrices de leur personnalité, ou le simple reflet d’un avantage qui, dans le passé, aurait existé de par la conjonction de l’expression visible de quelques-uns de leurs gènes. Peut-être les trois facteurs avaient-ils joué un rôle. En tout cas, le nœud de leurs interdépendances n’avait cessé de grandir, jusqu’à ce que le mariage commence à leur paraître beaucoup plus facile que la désintrication de leur relation et, une fois accepté, aussi naturel que la puberté ou la mort.

 

  • La caresse

Un policier intervient dans une maison dont une fenêtre a été fracturée. Il y découvre le corps d’une femme égorgée, ainsi qu’une “chimère” (un corps de léopard et une tête de femme), vivante. Débute alors une enquête qui amènera le policier à s’intéresser autant à l’art et à ses excentriques millionnaires dont la “vision” défie toute logique, qu’à la science pure et dure.

Egan fait ici une référence explicite au tableau “La caresse” de Fernand Khnopff. Art et sciences s’entremêlent dans un texte qui prouve que Greg Egan sait écrire des textes simples (aucune difficulté scientifique ici) mais non dénués d’intérêt. S’ajoute à tout cela une police qui utilise des drogues sur ses officiers pour rendre leurs sens plus affutés. Mais la descente, une fois revenu chez soi, est parfois éprouvante.

C’est le texte le plus long du recueil (un peu moins de 40 pages), mais ce n’est certainement pas le moins bon, j’ai beaucoup aimé.

 

  • Soeurs de sang

Deux soeurs jumelles qui ont fait un pacte de sang lorsqu’elles étaient enfants ont suivi des chemins différents. L’une est experte en informatique, l’autre fait plutôt dans le journalisme humanitaire. Mais elle vont toutes les deux être victimes d’un virus potentiellement mortel (échappé d’un laboratoire secret), pour un sort bien différent.

Nouvelle qui met en lumière les comportements en dehors de toute éthique et de toute morale des compagnies pharmaceutiques, “Soeurs de sang” fait mouche. La critique est très claire, le propos limpide, et les différentes techniques de test des médicaments, acceptables quand elles sont réalisées dans un cadre légal, le sont déjà nettement moins quand les lois, dans une sorte de principe de précaution virant à la psychose, permettent tous les débordements.

En ces temps de psychose collective due au Covid-19, ce texte prend bien évidemment une saveur toute particulière…

 

  • Axiomatique

Les implants cérébraux sont une réalité. Permettant au départ d’apprendre instantanément des langues étrangères, ils se sont sophistiqués et permettent maintenant d’orienter son mode de pensée.

C’est dans ce contexte qu’évolue Mark Carver, un homme dont la femme a été tuée sans raison apparente lors d’un braquage de banque. Le mauvais endroit au mauvais moment… Ce drame reste toujours une plaie ouverte pour Mark. Et quand le meurtrier sort de prison après une peine raccourcie (avec le jeu des remises de peine et surtout sa pleine et entière collaboration lors du procès durant lequel il a balancé ses complices), Carver se retrouve tiraillé entre l’idée de vengeance et sa morale personnelle qui proscrit ce genre de comportement. Un tiraillement qui, s’il ne fait rien, le poursuivra toute sa vie.

La solution : un implant cérébral qui injecte l’idée que la vie humaine n’a aucune valeur. Désinhibition totale pour Mark Carver, qui va pouvoir se faire justice, et reprendre ensuite une vie normale. Mais tout n’est pas si simple. Et si les implants laissaient une trace dans la psyché des utilisateurs ? Et si cette désinhibition ressentie par Mark était la solution idéale pour le reste de sa vie, au prix des sentiments qu’il éprouvait pour son épouse ?

Morale, comportement régi par les sciences, vengeance, deuil, le texte aborde toutes ces choses de fort belle manière. Et au fond, se pose l’ultime question : jusqu’où est-on prêt à aller, qu’est-on prêt à faire de la morale lorsqu’il en va de notre santé mentale ? Vous avez quatre heures. Greg Egan n’a eu besoin que de 18 excellentes pages.

 

  • Le coffre-fort

Un homme se réveille chaque jour dans la peau d’une personne différente, mais toujours à peu près d’un âge qui correspond au sien et dans une zone géographique limitée. Ainsi, au fil de sa vie, il revient plus ou moins régulièrement dans le corps d’une personne qu’il a déjà “habitée”.

Mais comment vivre sa vie quand on doit chaque jour vivre (et comprendre) la vie d’une personne différente ? Comment grandir, comment apprendre, comment aimer ? Autant de questions que Greg Egan, d’une manière assez analytique (un peu comme l’a fait Ted Chiang très récemment), étudie et explique, avec les “techniques” de cet homme qui ne demande qu’à avoir un nom. Il a notamment pris l’habitude, depuis plusieurs années, de prendre des notes qu’il garde bien précieusement dans un coffre-fort, ce qui lui permet de garder une trace de ses souvenir et de ses hôtes.

Et puis vient la chute, l’explication (pas absolument claire mais laissant le lecteur faire une partie du travail). Terrible, pour un récit très efficace qui place le narrateur au centre de celui-ci, la preuve que Egan se soucie de ses personnages mais que le ton qu’il emploie, très distancié malgré une narration à la première personne, restreint l’attachement que l’on pourrait leur vouer. Typiquement le genre de récit qu’un Ken Liu pourrait magnifier.

 

  • Le point de vue du plafond

Un riche homme d’affaires travaillant dans le cinéma se fait prend une balle dans la tête suite à une tentative d’assassinat, et se retrouve à l’hôpital. Sauvé, il est malgré tout victime de ce qu’il croit être, au départ, une expérience extracorporelle, durant son opération. Sauf que cette expérience dure, même une fois réveillé. Et son point de vue change, puisqu’il voit tout depuis… le plafond !

J’ai moins adhéré à ce texte, dont le changement de point de vue du personnage principal n’est pas clairement expliqué (et donc visualisé par le lecteur, ce qui est dommage quand on parle d’une altération visuelle…) et le texte semble n’aller nulle part, sans explication ni chute à proprement parler. Bof.

 

  • L’enlèvement

David reçoit une demande de rançon suite à l’enlèvement de son épouse. Sauf que son épouse est à la maison, en train de travailler sur une nouvelle oeuvre d’art, comme habituellement. Alors quoi ? Etait-ce un canular ? Mais le texte se situe dans un futur non daté, dans lequel les citoyens peuvent se faire scanner, pour “revivre” après leur mort dans une vaste simulation numérique. Le scan de l’épouse de David aurait-il été piraté ? Impossible, puisqu’elle a toujours refusé de se faire scanner, contrairement à lui.

Je n’en dirai pas plus sur un texte qui, l’air de rien, en vient à poser de vraies et très pertinentes question sur la vie, la mort, la “réincarnation numérique” et ce qui définit la vie, mais aussi, en allant plus loin, la conscience, la mémoire et l’importance de celle-ci quant à l’image que l’on se fait de ceux qui nous côtoient. Et le tout se mélange pour former une réflexion passionnante sur la vie, sur l’autre, rejoignant d’une certaine manière un proverbe malgache disant que “Les morts ne sont vraiment morts que lorsque les vivants les ont oubliés”.  Rien de très novateur au départ sur les thématiques abordées, mais le discours est d’une précision et d’une limpidité rare. Passionnant et questionnant.

 

On s’arrête à mi-chemin pour la première partie, mais je crois qu’on peut déjà sentir venir l’orientation de mon avis final sur ce recueil. Sur le plan des idées, c’est assez dingo !

 

Lire aussi l’avis de Feyd Rautha, Gromovar, Anudar, Lutin (partie 1, partie 2), Philémont, Le boudoir littéraire, Blackwolf, Hellrick, Falaise Lynnaenne, Gustave le chat, LadyScar, Le cri du lézard, Snow, Culture SF, Human after all, Culture remains, Le dernier des blogs

 

Critique écrite dans le cadre du challenge “#ProjetOmbre” de OmbreBones.

 

  
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