Rossignol, de Audrey Pleynet

Posted on 10 juillet 2023
De Audrey Pleynet, j’ai lu quelques œuvres, toujours avec plaisir. Son recueil « Ellipses » permettait déjà de discerner un grand talent en devenir, ses écrits postérieurs l’ont ensuite vu grimper les marches du secteur éditorial une à une, entre auto-édition, anthologies plus ou moins confidentielles, jusqu’à dernièrement des éditeurs reconnus dans le genre SFFF (ActuSF, Le Bélial’). La voici maintenant, toujours chez le Bélial’, qui entre dans ce qui constitue le sommet de l’offre éditoriale en matière de novellas : la fameuse collection « Une Heure-Lumière ».

 

Quatrième de couverture :

Lointain futur. Espace profond.

Plus qu’une prouesse technologique, la station est une expérience. Politique, sociale, économique, philosophique. Ainsi, au sein de ce gigantesque assemblage minier peuplé d’espèces venues de tous horizons, les stationniens se définissent moins en fonction de leurs origines que de leurs pourcentages génétiques. Melting-pot utopique, la station offre de fait un refuge de tolérance unique au cœur de la Galaxie — une vie en symbiose gérée par les Paramètres qui adaptent l’environnement aux différentes morphologies, aux contraintes physiques, à toutes les essences du vivant. Ou du moins offrait… De profonds désaccords entre les Spéciens, favorables à la séparation interespèce, et les Fusionnistes, qui œuvrent pour davantage de métissage, cristallisent les tensions.

Au milieu de ces courants qu’elle ne maîtrise pas, une femme, stationnienne insignifiante, va devoir choisir son camp, et par là même, peut-être, peser sur le devenir de la station et sa myriade d’habitants.

 

À la claire fontaine

En lisant les textes d’Audrey Pleynet, on se rend vite compte qu’elle ne manque pas d’imagination. Elle aborde des thèmes divers dans des contextes souvent très typés mais aussi très créatifs en terme de SF, qui en font toute la saveur. « Rossignol » entre tout à fait dans cette catégorie. On a souvent vu différents lieux en SF (la station Babylon 5, les vaisseaux de Star Trek…) mélangeant différentes espèces humanoïdes ou non, respirant le même air, à la même température et sous la même pression. Pratique pour créer un melting-pot extraterrestre mais guère réaliste sur un plan purement scientifique, malgré quelques adaptations pour faire croire que (les Vorlons et leur combinaison dans « Babylon 5 », pour une bonne raison, les Barzans dans « Star Trek » et leur respirateur). La station spatiale sur laquelle se déroule « Rossignol » se veut bien plus réaliste en gérant toute une communauté hétéroclite d’extraterrestres de tous types, bien souvent métissés entre plusieurs origines. Via les Paramètres, mélange de machines et d’algorithmes complexes que plus personne ne comprend, la station peut adapter les conditions de vie pour convenir aux personnes présentes dans un même lieu à un moment T, dans une sorte de moyenne qui permettra à tout le monde de survivre dans les limites acceptables par leur organisme, les extrêmes étant de plus adoucis par les implants de chacun. Sans doute biologiquement idéal pour personne, mais ça fonctionne, c’est l’essentiel.

La narratrice jamais nommée du texte (exprimé à la première personne) est née sur cette station. Majoritairement humaine, elle possède 18% de gènes extraterrestres, son fils 32%. Et elle l’aime cette station (issue au départ d’un agrégat de vaisseaux antagonistes et rebelles appartenant à des espèces mêlées dont le métissage faisait de leur guerre un conflit fratricide), lieu de rencontres diverses, d’altérité heureuse, de cohabitation amicale et de découvertes étonnantes. Une utopie sociale dans tout ce qu’elle a de plus beau, entre vivre-ensemble, mixité, mélange de différentes origines, brassage génétique, échanges culturels, tolérance et hybridation sans arrière-pensée. Pourtant, deux courants de pensée vont émerger, d’un côté les Spéciens qui prônent le retour à une pureté génétique, et de l’autre les Fusionistes, fervents défenseurs d’un métissage sans tabou, jusqu’à une certaine universalité.

La narratrice, dont les différentes rencontres, voire d’une certaine manière les « mentors », vont lui ouvrir les yeux chacun à leur manière, va se retrouver au centre de ce conflit. Et c’est au coeur de cet antagonisme irréconciliable que se retrouve le lecteur au début du texte, plongé dans une station chamarrée dont il découvre l’histoire ainsi que celle de la narratrice progressivement, entre avancée de l’intrigue et découverte du passé dans une narration non linéaire à la fois simple et directe (qui m’a fait penser à l’efficacité narrative d’un Michael McDowell dans ses chroniques familiales de « Blackwater », avec une dose de sensibilité en plus), et complexe dans sa manière d’aborder l’environnement de la narratrice ou son histoire, qui demande certes un peu d’attention mais que la maîtrise sans faille de l’autrice rend pourtant limpide. On y découvre donc cette belle utopie qui ne met pourtant pas tout le monde d’accord (et qui ne tombe donc pas dans l’optimisme béat), sorte d’étape avant-gardiste dans une avancée civilisationnelle inéluctable et qui peut-être (sans doute ?) relève un peu de l’autobiographie pour une autrice qui a travaillé dans l’humanitaire et qui a vécu plongée dans plusieurs pays, plusieurs cultures.

Par petites touches, dans une sorte d’impressionnisme littéraire offrant au lecteur un point de vue global, Audrey Pleynet nous fait donc découvrir la station, ses bases idéologiques mais aussi ses failles, dans lesquelles vont s’engouffrer Spéciens et Fusionistes. Portée par une plume douce et poétique, pleine d’élégance, plaçant la vie au centre de tout (plus que le seul « humain », qui n’est qu’une espèce au milieu de bien d’autres), « Rossignol » est une réussite incontestable, dramatique et touchante (cette fin !) mais loin de toute sensiblerie, stimulante sur le pur plan SF avec des concepts originaux (la station et les Paramètres, le dérangeant « bordel à pensées »), signifiante dans les thèmes qu’elle aborde (qui résonnent très fort avec notre société actuelle), et surpuissante dans un sous-texte politique et social qui n’oublie pas la nuance et la subtilité. L’oeuvre d’une grande, avec un texte qui fait d’ores et déjà partie des grandes oeuvres de la collection « Une Heure-Lumière ».

 

Lire aussi les avis de L’Épaule d’Orion, Gromovar, Yogo, Célindanaé, Outrelivres, Yuyine, Weirdaholic, Xeno Swarm

Chronique réalisée dans le cadre du challenge « Summer Star Wars – Andor » de Lhisbei.

 

  
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