1984, de George Orwell

Posted on 8 janvier 2024
Est-il besoin de présenter « 1984 » ? Franchement je ne crois pas. Donc ne cherchez pas, je ne le ferai pas. Mais si j’écris cet article, c’est bien qu’il y a une raison. Et elle est simple : jusqu’à aujourd’hui je n’avais jamais lu ce célébrissime roman de George Orwell. Allez, faute avouée à demi pardonnée. Et maintenant je fais partie de ceux qui savent. Que ce roman est évidemment un chef d’oeuvre.

 

Quatrième de couverture :

Winston sentit son cœur lui manquer à la pensée de la puissance démesurée qui était déployée contre lui, à la facilité avec laquelle n’importe quel intellectuel le remettrait à sa place avec des arguments subtils qu’il serait incapable de comprendre, et plus encore de contrer.

Et pourtant, il avait raison ! Ils avaient tort, il avait raison. Il fallait défendre les évidences, les platitudes, les vérités. Les truismes sont vrais, accrochons-nous à cela ! Le monde physique existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est liquide, tout objet lâché est attiré par le centre de la terre.

Avec le sentiment de s’adresser à O’Brien, et aussi d’énoncer un axiome important, Winston écrivit : « La liberté est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Si cela est accordé, tout le reste suit. »

 

La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force

Je me suis longtemps demandé, suite à ma lecture du roman, si j’allais en parler sur ce blog. Non pas que je n’ai rien à en dire, mais plutôt que tout a déjà été dit. Le texte a été analysé, décortiqué, disséqué, étudié à de multiples reprises et il n’a plus guère de secrets à dévoiler aujourd’hui. Alors je ne vais pas moi-même y aller de ma pseudo analyse personnelle qui n’apporterait rien de plus que ce qui a déjà été maintes fois démontré.

Modestement, j’en resterai donc à mon ressenti personnel : wow ! Voilà, merci, au revoir. Bon, ok, c’est un peu court. Alors disons que j’ai pris une belle claque. Je disais juste au-dessus que le roman n’a plus de secrets à dévoiler mais ce n’est pas tout à fait exact. Si du côté de l’analyse tout a déjà été dit, pour un lecteur qui s’en est tenu éloigné (volontairement ou pas, et c’est un peu les deux me concernant), il y a au moins l’intrigue à découvrir, et la manière qu’a George Orwell de mettre ses éléments en place pour souligner son discours.

Car oui, je ne connaissais pas l’histoire de Winston Smith, petit fonctionnaire du Ministère de la Vérité, chargé de modifier différents éléments écrits du passé (presse, romans, etc…) pour les faire coïncider avec le discours officiel du Parti. J’ai enfin découvert les principes majeurs du roman qui ont fini par passer dans le langage courant (Big Brother, la novlangue, la Police de la Pensée, etc…), j’ai découvert l’oppression de cette machine politique et sociale qu’est le Parti à travers la première partie du roman, faite pour présenter ce monde et son fonctionnement au lecteur, j’ai repris ma respiration dans la deuxième partie, sorte de moment hors du temps qui donne à Smith la possibilité d’une vie heureuse, tout en découvrant le « livre dans le livre » censément signé de l’opposant politique Emmanuel Goldstein, incroyable et véritable manuel politique décortiquant les rouages du totalitarisme, avant une troisième partie étouffante aboutissant à une conclusion d’une limpidité qui fait froid dans le dos, illustrée par une magistrale et parfaitement signifiante dernière phrase.

Réécriture de l’histoire, invention de toutes pièces d’éléments fictifs pour illustrer le discours du Parti, propagande mensongère, surveillance généralisée et contrôle de la population (à tout niveau : corps, langue, sexualité, pensée), endoctrinement dès le plus jeune âge, simplification jusqu’à la destruction pure et simple de la langue, déconstruction de toute logique et gymnastique de l’esprit pour annihiler tout esprit critique, toutes ces thématiques illustrant un pouvoir totalitaire sont mises en lumière ici de manière extrêmement forte, et il est bien difficile d’y rester insensible tant les sentiments d’enfermement, de surveillance et d’oppression sont présents, presque palpables, et prennent le lecteur à la gorge. « 1984 » est un monde en soi, un monde terrible duquel on ne peut que souhaiter s’échapper et que pourtant on continue d’explorer, fasciné et horrifié jusqu’à la dernière ligne.

George Orwell n’épargne donc pas son lecteur, bien au contraire, il assène son avertissement (qui aujourd’hui encore reste tout à fait pertinent, il suffit de suivre l’actualité on bien même notre mode de vie de tous les jours…) de manière très forte pour le marquer au fer rouge. Le moins que l’on puisse dire c’est que ça marche, et pas qu’un peu. On ressort de ce roman essoré, rincé, bluffé, exténué, apeuré, instruit aussi, assommé par la puissance de son message et globalement ébloui par la maîtrise politique d’Orwell et la démonstration qu’il fait des « valeurs » d’un régime totalitaire comme le Parti, notamment dans cette fameuse et stupéfiante troisième partie, qui éclaire d’une manière bien particulière le livre de l’opposant Goldstein. J’y repense encore avec de très fortes émotions.

Alors il ne m’appartient évidemment pas de dire si oui ou non « 1984 » est un chef d’œuvre puisqu’il a acquis ce statut de longue date. Mais je peux en revanche me ranger dorénavant parmi ses admirateurs. Vous connaissez l’adage : mieux vaut tard que jamais. Vous savez ce qu’il vous reste à faire, si ce n’est pas déjà fait.

J’ajoute un mot sur l’édition et la traduction du roman puisque, paru en 1948, il est désormais dans le domaine public en VO et a donc bénéficié de plusieurs nouvelles traductions ces dernières années (sept en l’espace de trois ans, en plus de celle d’origine d’Amélie Audiberti qui n’était ni complète ni parfaitement juste avec quelques contresens). Celle que j’ai choisie, après une pas si longue réflexion que cela, est l’œuvre de Celia Izoard, parue d’abord au Canada en 2019 aux éditions de la Rue Dorion puis en 2021 en France aux éditions marseillaises Agone. Elle a le bon goût de garder un texte au passé et de ne pas retraduire les termes tellement connus qu’ils sont passés dans le langage courant (au contraire de Josée Kamoun en 2018 qui transforme la Police de la Pensée en Mentopolice par exemple), tout en apportant une touche personnelle plutôt élégante à certains autres (Vérigouv plutôt que Miniver, psychose administrée, au double sens judicieux, plutôt que folie dirigée). Par ailleurs, l’édition est belle, sobre en couverture cartonnée sur un beau et frappant jaune orangé, et dotée d’une éclairante postface qui revient sur la manière dont le texte a été reçu mais aussi mal interprété voire repris d’une manière détournée par ceux que l’on pourrait qualifier d’opposés à la pensée politique d’Orwell. A chacun de faire son choix, mais je suis très satisfait du mien.

 

  
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