L’incivilité des fantômes, de Rivers Solomon

Posted on 27 janvier 2020
Le roman “L’incivilité des fantômes” de Rivers Solomon semble avoir fait son effet là où il est passé. Politique, engagé, dénonciateur, voilà des qualificatifs qui s’appliquent bien à la SF dès lors qu’elle donne des textes qui s’intéressent à l’aspect social des choses. Ce roman est de ceux-là.

 

Quatrième de couverture :

Aster est une jeune femme que son caractère bien trempé expose à l’hostilité des autres. Son monde est dur et cruel. Pourtant, elle se bat, existe, et aide autant qu’elle le peut, avec son intelligence peu commune, ceux et celles qu’elle peut aider. Mais un jour, un type la prend en grippe. Et Aster comprend qu’elle ne peut plus raser les murs, et qu’il lui faut se tenir grande. Sa rébellion est d’autant plus spectaculaire qu’elle est noire, dans un vaisseau spatial qui emmène les derniers survivants de l’humanité vers un éventuel Eden, un vaisseau où les riches blancs ont réduit en esclavage les personnes de couleur.

Un premier roman qui prend pour prétexte la science-fiction pour inventer un microcosme de l’Amérique, et de tous les maux qui la hantent, tels des fantômes.

 

Perdus dans l’espace

Le Matilda est un vaisseau générationnel en partance vers un monde meilleur. Ayant abandonné une Terre devenue hostile à la vie (du moins c’est ce qu’on devine puisque le lecteur n’en saura guère plus sur le sujet), le vaisseau a pour but de trouver une nouvelle terre promise, propice à l’établissement d’une nouvelle colonie. Si je parle bien de colonie, ce n’est pas un vain mot puisque Rivers Solomon utilise le Matilda (dont le nom est dérivé du Coltilda, dernier navire négrier à avoir accosté aux Etats-Unis) comme c’est souvent le cas dans les récits de SF dystopique “en vase clos” (que cela soit d’immenses immeubles dans “Les monades urbaines” de Robert Silverberg ou bien des silos enterrés dans le bien nommé “Silo” de Hugh Howey, les exemples sont très nombreux), à savoir comme une allégorie d’une situation sociale propre à être dénoncée.

 

L’esclavage du futur, le même qu’avant

Et ici Rivers Solomon frappe fort sur le racisme et l’esclavagisme. Mais pas seulement. Le Matilda n’est en fait rien d’autre qu’une transposition des plantations de canne à sucre du temps de l’esclavage. Le vaisseau abrite les “hauts-pontiers” qui vivent, comme leur nom l’indique, sur les ponts supérieurs. Riches, blancs et bien portants, voire même oisifs, ils se reposent de façon violente et totalitaire sur les “bas-pontiers” chargés des cultures et de tout le travail manuel et harassant nécessaire à la vie de tout le vaisseau. Ce n’est rien de moins que de l’esclavage, et l’analogie avec les plantations est encore plus marqué quand on se rend compte que les bas-pontiers sont toutes des personnes racisées. La transposition et la dénonciation sont dès lors très clairs et prennent en plus une tournure très actuelle si on y ajoute un aspect LGBTQIA+ important.

 

Des personnages torturés

Aster est une des ces bas-pontiers. Orpheline depuis le suicide de sa mère plusieurs années en arrière et à l’identité sexuelle pas vraiment définie, elle a du mal à se faire une place, y compris auprès de ses compagnons d’infortune. Elle ne manque pourtant pas de talent, notamment sur le plan médical, c’est d’ailleurs ce qui lui a permis de fraterniser avec Theo, Chirurgien-Général du vaisseau et accessoirement (ou pas) fils illégitime du Souverain (le dirigeant principal) du Matilda. Mais lui aussi est ostracisé : métis et homosexuel, il ne doit sa situation qu’à son père. Une amie d’Aster, Giselle (femme à fleur de peau, à la psychologie ravagée par les sévices subis depuis l’enfance), va mettre notre jeune héroïne sur la piste du mystère entourant le suicide de sa mère, un mystère qui pourrait bien venir perturber la routine bien rodée de la plantation du Matilda.

 

Une violence omniprésente

“L’incivilité des fantômes” touche donc un sujet fort, un sujet sensible. Et pour bien marquer les esprits, Rivers Solomon, autrice non-binaire, n’épargne pas le lecteur. La première scène est frappante : rien de moins que l’amputation du pied d’une petite fille des bas-ponts. Une scène pas du tout écrite de manière voyeuriste ou gore, mais plutôt pour bien montrer la situation du vaisseau et des bas-pontiers : ces derniers sont en bas de l’échelle, n’ont aucune valeur, et ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour survivre.

Et Rivers Solomon de poursuivre sa démonstration avec force : Aster se passe de l’onguent sur les parties intimes pour moins souffrir en cas de viol, elle a subi une hystérectomie pour ne pas tomber enceinte suite à un viol, brimades régulières, exécutions sommaires (y compris sur des enfants), couvre-feu, inspections, la vie dans les plantations le Matilda est un enfer pour les plus démunis. La violence est omniprésente, c’est en fait une caractéristique de la société du Matilda. Une violence qui n’est pas forcément montrée de manière frontale au lecteur (quoique…) mais qui imprègne pourtant chaque page du roman.

Le personnage d’Aster est bien sûr au centre du roman. Personnage complexe, torturé (sur bien des plans…), Aster se débat au sein du Matilda, cherchant tout d’abord une place sans vraiment la trouver avant qu’une cause qui la dépasse ne finisse par la faire grandir. Mais le prix à payer est rude… Pourtant, jamais Aster ne baisse les bras, jamais elle ne se laisse aller à l’abandon, et c’est avec un autre personnage torturé, Theo, qu’elle trouvera la possibilité d’avancer (leur relation est importante, pleine de justesse et loin des clichés habituels), jusqu’à un dénouement doux-amer que je ne dévoilerai évidemment pas.

 

Un roman militant

Alors le féru de SF pourra trouver que le contexte du roman n’est qu’un prétexte et que le fond du récit aurait pu trouver sa place dans un tout autre monde sans que cela ne fasse une grosse différence. C’est vrai (même si Rivers Solomon a pris le soin de donner quelques éléments purement SF comme ces champs de cultures se déplaçant autour d’une étoile artificielle, source d’énergie du vaisseau, une énergie qui d’ailleurs manque aux ponts inférieurs non chauffés…), et ce n’est pas important.

L’important est bien sûr le propos du roman qui, dans un autre contexte aurait pu donner un roman hors du champ de la SF, mais un bon roman est un bon roman, quel que soit son genre. C’est ce qu’est “L’incivilité des fantômes”, un récit sur l’oppression, sur la différence, féministe, âpre, dur, violent, marquant, avec des scènes chocs, militant bien sûr et (malheureusement…) encore nécessaire de nos jours.

 

Lire les avis de Gromovar, Lune, Yogo, Feyd-RauthaNicolas, Chris, Vincent DegrezBonnes feuilles et mauvaise herbe, Vincent Sorel, Jean-Paul Degache.

 

  
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