Thin air, de Richard Morgan

Posted on 29 avril 2020
Richard Morgan est surtout connu pour ses romans de SF, notamment la trilogie “Carbone modifié” qui a eu les honneurs d’une adaptation Netflix. Il avait pourtant un peu abandonné la SF ces dernières années au profit d’une trilogie de fantasy dont j’ai lu le premier tome (“Rien que l’acier”), sans toutefois aller au-delà, ne l’ayant pas trouvé suffisamment convaincant. Mais le revoilà aux affaires, dans cette SF-thriller hard-boiled lorgnant sur le cyberpunk qui l’a fait connaître. Un retour gagnant ?

 

Quatrième de couverture :

Hakan Veil est un ex-agent de sécurité haut de gamme, dont le corps équipé de technologies militaires fait de lui une véritable machine à tuer. Ses anciens employeurs l’ont abandonné sur une planète Mars troublée, où les institutions terriennes se battent pour l’argent et le pouvoir sur fond de luttes d’indépendance. Mais Veil rêve de retourner sur Terre – ce que lui offrent les autorités terriennes, s’il accepte d’assurer la protection de l’une de leurs employées. Une mission facile pour un expert comme lui… jusqu’à ce que tout bascule.

Lorsque sa cliente se met à enquêter sur la mystérieuse disparition d’un gagnant de la loterie, elle dévoile un nid d’intrigues et de meurtres. Veil reprend ces investigations à son compte, déterrant de terribles secrets enfouis sous la surface martienne. La machine à tuer devient alors la cible de puissants ennemis prêts à tout pour l’éliminer…

 

Embrouille politico-socio-économique sur Mars

“Thin air”, dont le titre fait ouvertement référence à l’atmosphère très ténue de la planète rouge, se déroule donc sur Mars, environ trois siècles après le début de la colonisation. Mars qui n’est, une nouvelle fois, qu’une reproduction de tous les travers des sociétés basées sur la recherche du profit à tout prix : énormes écarts financiers entre les plus riches et les plus pauvres, corruption à presque tous les étages, esclavage moderne, billet de retour vers la Terre hors de prix, paix sociale plus que branlante mais qui tient plus ou moins malgré tout, crime organisé, mainmise économique (de manière plus ou moins discrète) de la nation-berceau (la Terre en l’occurrence) sur la société martienne, etc… Rien de très nouveau sous le faible soleil reçu sur Mars.

C’est dans ce contexte que nous faisons la connaissance de Hakan Veil, ancien agent de sécurité “amélioré” (biologiquement et cybernétiquement avec notamment une IA d’assistance nommée Osiris), licencié par son employeur à l’issue d’une intervention qui a mal tourné, et envoyé sur Mars sans grand espoir de pouvoir rejoindre la Terre un jour. Il vivote de petits boulots, en chasseur de primes, retrouvant des “qualpros” (professionnels qualifiés, les travailleurs envoyés sur Mars par leur employeur terrien pour quelques années, motivés par un gros salaire mais qui finissent par craquer sous la pression engendrée par cette planète à la terraformation inachevée, à la fois si proche et si éloignée de la Terre), ce qui lui permet de payer son loyer. Un loyer qu’il doit prévoir à l’avance puisque sa constitution, modifiée depuis son plus jeune âge, l’oblige à entrer en “hibernation” quatre mois par an, pour régénérer son métabolisme. Il a réussi, pour gérer cet inconvénient, à se procurer un petit module d’habitation armé jusqu’aux dents.

Et un beau jour (ça dépend pour qui…), la Terre, via la LINCOLN (l’Initiative Coloniale, vaste entité à mi chemin entre une administration et une entreprise aux dents longues, et par qui passe tout ce qui concerne la colonisation spatiale, notamment son aspect financier), décide de venir mettre son nez dans les affaires martiennes avec un audit de grande envergure, histoire de faire un peu le ménage dans la classe politico-économique martienne quelque peu corrompue. Et Hakan Veil, tout juste “réveillé”, va se retrouver chargé de protéger l’un de ces auditeurs, en l’occurrence une femme, Madison Madekwe, dont le rôle est d’enquêter sur la disparition d’un homme qui a eu la chance d’obtenir un ticket de retour sur Terre via une grande loterie (les jeux, l’opium du peuple ? Ou en tout cas un maigre espoir qui fait vivre…).

Vous connaissez la suite : rien n’est simple, les apparences sont trompeuses, personne n’est ce qu’il semble être, les différentes factions martiennes ont toutes un agenda qui entre en conflit avec celui des autres, le truc derrière tout ça est bien plus énorme que ce que le début laisse présager, etc… Veil va devoir se débrouiller avec ce panier de crabes complexe (je ne vous ai pas parlé des Rocheux, désirant l’indépendance martienne, des Sacranistes, incarnant le socialisme martien, des triades chinoises qui ont elles aussi colonisé Mars de leur côté, ou bien des différents groupes intervenant dans l’intrigue, la police bien sûr, les Marshals aussi, ainsi qu’un paquet de personnalités telles le gouverneur de Mars, le préfet, etc…) mais remarquablement décrit par Richard Morgan qui a su garder une belle clarté dans une intrigue qui a pourtant largement le potentiel pour paumer son lecteur. Chose qui n’arrive jamais, et cela relève vraiment de la gageure vu le nombre de personnages et leurs buts qui ne cessent de se télescoper.

Bien sûr, en bon thriller-SF hard-boiled qui se respecte (Hakan Veil en parfait anti-héros, taciturne et n’hésitant pas à recourir à la violence, société sombre gangrenée par la corruption, scènes d’action bien musclées, scènes de sexe bien explicites, etc…), l’intrigue, digne héritière de celle des romans noirs, n’hésite pas à jouer sur les rebondissements et les faux-semblants mais toujours de manière limpide, sans jamais perdre le fil.

Et puis il y a ce concept de “Haute Frontière”. A travers elle, “Thin air” tient également du western futuriste avec ces Uplands, lieux éloignés de la capitale “civilisée” Bradbury (façon de parler, vous l’aurez compris), soit parce que l’orientation de la colonisation a changé en cours de route, soit parce qu’il s’ y trouve une forme de richesse possible (mais jamais pour ceux qui s’y tuent à la tâche bien sûr…). Des Uplands qui ont tout de la petite ville du Far West, celle qui voit le shérif local galérer avec les bandits venus faire leur loi. On y voit entre autre ce qui tient lieu de saloon, dans lequel le justicier solitaire peut mener son enquête en rencontrant la faune locale.

Alors disons-le très clairement, “Thin air” n’invente pas grand chose, il ne fait que marcher sur les traces de ses prédécesseurs, réutilisant une recette certes un peu éculée mais qui, menée de main de maître par un Richard Morgan en très grande forme, fait toujours mouche. Haletant, punchy, badass même, mais sans jamais oublier d’être malin, avec un worldbuilding aux petits oignons et un sous-texte politique loin d’être simpliste, le tout plongé dans une intrigue tortueuse à souhait et vraiment captivante, “Thin air” est une grande réussite. J’ai quand même un regret qui m’a poursuivi tout le long du roman, le choix de traduire le mot “headgear” (sorte de lunettes améliorées, permettant entre autre d’analyser le comportement de ses interlocuteurs, en plus d’être dotées d’autres fonctions diverses, sortes de Google Glass ++) par “lorgnon”… Le côté SF du roman en prend un sale coup… Au-delà de ça, même si “Thin air” ne sera sans doute pas à même de contenter tout le monde puisque mené à la première personne avec un protagoniste très… masculin dirons-nous (mais la plupart des femmes du roman n’ont rien à lui envier côté cojones), le récit saura pourtant sans aucun doute marquer le lecteur qui se laissera happer par son univers. Des thrillers SF-cyberpunk de cette trempe, on n’en rencontre pas tous les jours et celui-là, croyez-moi, il décoiffe et vaut son pesant de régolite martien !

 

Lire aussi les avis de Gromovar, Yogo, CultureVsNews, Artemus Dada (épisode 1, épisode 2…), Julien Fleury, Lauryn, Grigri_lit.

Critique écrite dans le cadre du challenge “Défi Cortex” de Lune (catégorie “Dans le système solaire mais pas sur Terre”).

 

  
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