Les menhirs de glace, de Kim Stanley Robinson

Posted on 24 juillet 2020
Depuis “Aurora”, Kim Stanley Robinson ne me fait plus peur. Enfin… la fameuse “Trilogie martienne” reste un tel monument que bon, sa lecture n’est pas encore à l’ordre du jour. En revanche, “Les menhirs de glace”, l’un de ses premiers romans, publié en 1984, oui. Et comme il est parfois considéré comme une sorte de roman annonçant cette trilogie, qui sait, un jour…

 

Quatrième de couverture :

Les progrès de la médecine ont donné à l’humanité une espérance de vie moyenne de six cents ans, qui sera sans doute bientôt prolongée jusqu’à mille. Mais la mémoire n’a pas suivi : n’y subsistent que les souvenirs les plus récents, ceux qui couvrent l’étendue d’une durée de vie jadis «normale».
Dans ces conditions, que devient l’histoire, lorsqu’elle est écrite par des gens qui l’ont à la fois vécue et oubliée ? C’est l’énigme que pose la découverte, sur Pluton, d’un mystérieux monument : un cercle de gigantesques blocs de glace. Scintillant dans la pâle lueur du lointain soleil, «Icehenge» défie toutes les explications. Quel rapport cette construction entretient-elle avec la révolte qui, jadis, a enflammé les colonies martiennes ? Qui en est le constructeur et pourquoi l’histoire officielle n’en montre-t-elle nulle trace ?
Par l’auteur de la grandiose Trilogie martienne, une splendide réflexion sur l’histoire et la mémoire, une vaste fresque couvrant cinq cents années du futur de l’humanité.

 

Mémoire et Histoire entremêlées

“Les menhirs de glace” est un fix-up dont l’histoire éditoriale pourrait faire penser à quelque chose d’assez artificiel. Il est en effet divisé en trois parties bien distinctes, éloignées dans le temps, dont la première et la troisième sont parues dans des revues en tant que novellas, respectivement en 1982 et 1980, avant que Kim Stanley Robinson ne les retravaille (surtout la troisième partie) pour les intégrer dans un récit plus “grand” et en faire le roman ici présent. Et finalement, même si les ruptures se sentent bien puisque les personnages et les époques changent entre chaque récit, il y a bel et bien un lien entre eux qui permet de d’approcher différentes thématiques sur un temps long, ce qui ne manque pas d’intérêt vu les dites thématiques.

Car il en effet question notamment d’Histoire et de mémoire, la division en trois récits distincts entretenant volontairement une certaine confusion liée à la véracité historique (avec toutes les questions attenantes : qui écrit l’Histoire ? Qui détient la vérité ? Peut-on manipuler des faits historiques ? Dans quel but ? Politique ? Idéologique ? Etc…) quant à l’objet qui fait le titre du roman, à savoir ces dizaines de blocs de glace dressés autour du pole nord de Pluton (et qui donne aussi le titre VO de bien plus belle manière : “Icehenge”), alors que la technologie permet à l’humanité de vivre plusieurs siècles mais sans garantir que la mémoire puisse suivre une si longue période…

Mais avant d’en arriver à ces monolithes, la première partie située en 2248 nous narre les évènements vécus par Emma Weil, spécialiste en systèmes de survie, qui se retrouve mêlée à une mutinerie de plusieurs vaisseaux minéraliers, las de subir le joug du Comité chargé de gérer la planète Mars. On sent déjà l’importance du côté technique et scientifique des choses dans l’insistance de Robinson à nous détailler le délicat équilibre écologique entre gains et pertes dans un environnement fermé comme un vaisseau spatial. les lecteurs de “Aurora” seront familiers de la chose. Le but des mutins est tout simplement d’aller coloniser une planète extrasolaire, il faut pour cela modifier les systèmes de survie pour permettre un voyage très long pour lequel ils n’ont jamais été prévus. D’où l’intérêt des révoltés pour Emma Weil.

La deuxième partie du roman se déroule 300 ans plus tard, sur une planète Mars qui a vécu la guerre. Certains historiens et archéologues tentent, avec l’accord du Comité, d’explorer les ruines de cette guerre qui a failli voir une rébellion réussir à renverser le gouvernement. Une rébellion qui, au passage, n’a pas hésité à faire des milliers de victimes en détruisant les dômes protégeant certaines cités. Pourtant, le doute s’installe quand l’archéologue Hjalmar Nederland met au jour certaines traces aptes à remettre en cause la version officielle, notamment le journal personnel d’Emma Weil… C’est à cette époque que sont découverts les menhirs de glace, sans qu’aucune trace historique de cette construction n’existe nulle part…

Enfin, 150 ans plus tard, la dernière partie du récit nous place au coeur d’une expédition vers ces menhirs pour tenter d’enfin élucider le mystère qui les entoure. Edmond Doya, petit fils de Hjalmar Nederland, pense surtout à une vaste falsification, aussi bien en ce qui concerne les menhirs de glace que le journal d’Emma, l’un comme l’autre semblant liés à une même machination historique. Mais où se situe la vérité ?

Comme je le disais plus haut, les première et troisième parie sont parues indépendamment en tant que novella. On ne sera donc pas étonné de constater qu’elles sont les meilleures parties du récit. La deuxième, servant de lien entre elles, tout en ayant une grande importance sur l’approche de la vérité avec une intéressante réflexion sur l’Histoire, qui écrit l’Histoire et comment il est possible de la récupérer à son profit (avec démonstration à la clé), étant quant à elle un peu longue et pas toujours passionnante, malgré une intense expédition dans le désert martien… Dommage car les deux autres morceaux sont quant à eux tout à fait réussis.

On obtient donc un roman un peu bancal, au propos très prenant mais qui souffre tout de même un peu de cette structure pas totalement idéale. Par ailleurs, pour mener sont récit, Kim Stanley Robinson s’appuie à une ou deux reprises sur des deus ex machina un peu trop évidents. On pardonnera à l’auteur sa jeunesse au moment de l’écriture (à peine 30 ans).

Ceci dit, ce constat mitigé ne doit pas masquer les thématiques importantes sur la manipulation de l’Histoire et des faits pour orienter une vérité qui porte bien mal son nom, ou bien la difficile objectivité de la mémoire, toujours capable de jouer des tours même au plus honnête des hommes, surtout quand le temps passe. Des approches toujours très modernes à notre époque troublée par les fake news et autres petits arrangements avec l’Histoire… A ce titre, les menhirs de glace du roman font office de rappel salvateur.

Dommage donc que Robinson n’ait pas un peu plus soigné le rythme un peu trop indolent de son récit (on sera d’ailleurs saisi par la conclusion très rapide, notamment la solution au mystère des menhirs, comparativement à la longueur de certains passages plus rébarbatifs), alors qu’il avait toutes les cartes en main pour en faire quelque chose de marquant. Ce qu’il est, d’une certaine manière, malgré tout parvenu à faire ici, en produisant le germes de ce qui deviendra plus tard “La trilogie martienne”. Qu’il va bien falloir que je lise un jour…

 

Lire aussi les avis de Culture SF, Manu B., Critiques libres.

Critique écrite dans le cadre du challenge “Summer Star Wars épisode IX” de Lhisbei.

 

  
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