Vita Nostra, de Marina et Sergueï Diatchenko

S’il est un roman qui a fait l’unanimité en France ces derniers mois, c’est bien “Vita Nostra” de Marina et Sergueï Diatchenko. Jugez plutôt : Grand Prix de l’Imaginaire 2020, Prix Imaginales 2020 et tout récemment le Prix Planète-SF des blogueurs 2020. Etant juré de ce dernier Prix, voici ma chronique, forcément (très) en retard puisqu’évidemment j’ai lu ce roman avant la délibération… 😉

 

Quatrième de couverture :

Vita nostra brevis est, brevi finietur…
« Notre vie est brève, elle finira bientôt… »

C’est dans le bourg paumé de Torpa que Sacha entonnera l’hymne des étudiants, à l’« Institut des technologies spéciales ». Pour y apprendre quoi ? Allez savoir. Dans quel but et en vue de quelle carrière ? Mystère encore. Il faut dire que son inscription ne relève pas exactement d’un choix : on la lui a imposée… Comment s’étonner dès lors de l’apparente absurdité de l’enseignement, de l’arbitraire despotisme des professeurs et de l’inquiétante bizarrerie des étudiants ?

A-t-on affaire, avec “Vita nostra”, à un roman d’initiation à la magie ? Oui et non. On évoque irrésistiblement la saga d’Harry Potter et plus encore “Les Magiciens” de Lev Grossman. Mêmes jeunes esprits en formation, même apprentissage semé d’obstacles. Mais c’est sur une autre terre et dans une autre culture, slaves celles-là, que reposent les fondations d’un livre qui nous rappellera que le Verbe se veut à l’origine du monde. Les lecteurs de fantasy occidentale saturés d’aspirations à l’héroïsme tous azimuts en seront tourneboulés.

 

Transmutation

Tout commence étrangement : Sacha, jeune fille vivant avec sa mère, est abordée durant ses vacances au bord de la mer par un homme qui, avec quelques éléments de pression, lui demande d’aller se baigner nue chaque nuit à 4h du matin. Pour qui, pourquoi ? Mystère. De fil en aiguille, ce qui se révèle être une épreuve pour elle puis finalement un test l’emmènera s’inscrire à l’Institut des Technologies Spéciales, étrange université quasi inconnue située dans une ville perdue, Torpa.

C’est le point de départ de ce qui doit amener une sorte de transmutation, ou plutôt de métamorphose puisque ce roman est une adaptation/inspiration des “Métamorphoses” d’Ovide. Métamorphose comme un passage à l’âge adulte pour une jeune fille plus ou moins contrainte (du moins au départ) de faire ses études dans un endroit qu’elle n’a pas choisi, pour un cycle de plusieurs années. Transmutation car ce cycle d’études n’a rien d’un parcours classique. On y trouve des cours et des examens, c’est vrai, mais d’un genre assez particulier. Expliquer cela plus en profondeur serait trop en dévoiler alors que tout l’intérêt est de découvrir l’évolution de Sacha (et de bien d’autres étudiants) au contact de bien étranges professeurs qui semblent savoir des choses presque “au-delà du réel”.

Et au fil d’une écriture d’une remarquable finesse, on se prend très rapidement à suivre Sacha, à souffrir avec elle au fil de ses épreuves qui doivent autant à l’étrangeté et à une certaine forme de violence de ce cursus si particulier qu’à la vie classique d’une jeune fille en internat avec ses hauts et ses bas, des épreuves très humaines que tout un chacun traverse à un moment de sa vie, à rire avec elle lors de moments de joie, à être heureux des rencontres qui lui offrent du bonheur, de l’amour, à être effrayé quand on commence à discerner ce dans quoi elle s’est engagée et des conséquences qu’une mauvaise décision pourrait avoir sur son entourage.

Et puis l’étrangeté des professeurs, des cours, et des étudiants plus “avancés” dans le cursus frappent le lecteur. Où Sacha a-t-elle mis les pieds ? A quoi cela va-t-il la mener ? Pourquoi elle ? Le danger rôde, on le comprend vite, et les avertissements des professeurs se font pressants, inquiétants. Ainsi, le roman devient un vrai page-turner, à la fois chroniques d’une vie estudiantine, urban-fantasy light et mystérieuse, roman initiatique fantastique (dans tous les sens du terme) qui s’amuse à jouer avec les codes des romans de genre, mêlant frissons, fantastique et même un brin de SF quand le temps devient quelque chose de très relatif…

Tout cela est bel et bon, mais une chose m’a gêné, et pas qu’un peu. C’est le fait que le mystère demeure jusqu’au bout sur ce vers quoi vont les élèves, le but de leur enseignement “spécial”, pour dire le moins. C’est en effet vers cet inconnu que tend tout le roman, c’est sur lui que tient tout ou au moins une grande partie du suspense. Et si bien sûr cet élément, qui restera à jamais inconnu, n’est pas le coeur du roman ni de fait l’élément le plus important (le voyage, la destination, tout ça…), cette absence totale d’explication m’a vraiment laissé sur ma fin. Je n’ai rien contre les fins ouvertes, j’en suis même plutôt amateur en règle générale, mais ici je voulais savoir. Je voulais savoir car tout le roman tient, et ce depuis le tout début, sur quelque chose qui est totalement éludé. C’est à la fois très adroit de la part des auteurs, car cela entretient au moins en partie l’attention du lecteur, mais cela se termine en une énorme frustration. Et c’est un peu cette frustration qui domine à la fin, et qui participe du ressenti ultime une fois la dernière page tournée.

Alors soyons clairs, “Vita nostra” est un excellent roman, extrêmement riche, offrant plusieurs niveaux de lecture et abordant de nombreux thèmes de très belle manière, subtilement, adroitement, métaphoriquement ou non, doté de personnages plus vrais que nature, à la fois agaçants et attendrissants (comme dans la vraie vie, preuve que le roman vise particulièrement juste sur ce point). Mais sachez que vous n’obtiendrez aucune réponse au bout du chemin, ce qui m’a demandé un peu de recul pour réellement en venir à apprécier le roman, en laissant mon ressenti se “reposer” un peu. Soyez prévenus donc. Mais pour ceux qui sauront faire abstraction de ça, soyez sûrs que vous découvrirez un roman rare, unique même (et lisible par à peu près tout le monde, amateurs de genres ou non), remarquablement mené et à l’ambiance singulière, un grand roman tout simplement.

 

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