Célestopol 1922, de Emmanuel Chastellière

Posted on 20 avril 2021
Qu’il était attendu le retour d’Emmanuel Chastellière à Célestopol, cette cité lunaire sous influence russe ! Après un remarqué et fort justement nommé « Célestopol », voici que l’auteur nous projette à nouveau sur la Lune, sur une période resserrée autour de l’année 1922, toujours en mode uchronique bien sûr. Passé des Editions de l’Instant (puis Libretto pour la version poche de son premier recueil célestopolien) aux éditions de L’Homme Sans Nom, Emmanuel Chastellière peut dorénavant développer encore plus et pour notre plus grand plaisir cette ville si particulière, dans laquelle j’ai replongé en relisant « Célestopol » avant d’enchaîner sur ce nouveau recueil.

 

Quatrième de couverture :

UNE ANNÉE FOLLE À CÉLESTOPOL !

Une année à la découverte des mirages et des merveilles de la cité sélène, joyau de l’âme slave arraché à la Terre, entre les mains d’un duc au destin défiant le cours du temps.
Une année où croiser dans ses rues Marie Curie, l’archiduc Francois- Ferdinand ou Howard Carter, mais aussi humbles ouvriers, voleur volubile ou automates au coeur de cuivre. Entre ruines lunaires à explorer, un championnat du monde d’échecs à préparer ou des complots à déjouer…
Les canaux ambrés de la ville n’ont pas fini de vous dévoiler ses secrets !

Emmanuel Chastellière nous invite à redécouvrir une ville bâtie sur la Lune dans l’ombre de Jules Verne, à l’aube d’une aire nouvelle délicieusement uchronique, à travers 13 histoires qui s’entrecroisent dans un véritable chassé-croisé étourdissant.

 

The russian side of the Moon

Singulière année 1922 à Célestopol ! Entre la visite de l’archiduc François-Ferdinand qui a échappé à un attentat quelques années plus tôt, l’organisation des championnats du monde de patinage artistique et le passage de la célèbre Marie Curie, il ne fait aucun doute que la cité lunaire attire. Toujours sous l’égide (du moins en théorie) de l’empire de Russie dirigé par l’impératrice Glorianna, mais gérée par le duc Nikolaï qui a tout donné pour elle (au détriment de beaucoup, y compris lui-même), Célestopol est une vitrine. Technologique forcément, mais aussi architecturale, culturelle et artistique. Pour autant, même si elle en fait rêver plus d’un, la ville fondée en 1850 (pour un peu plus de détails sur la ville en elle-même, se référer à ma critique du précédent recueil) n’a rien d’un paradis. Du moins pas pour tout le monde. Les classes sociales restent très distendues : alors que les automates sont exploités (y compris sexuellement) et dénués de tout droit, les riches possèdent de vastes et belles propriétés pendant que les pauvres s’entassent dans des habitations en sous-sol que leur salaire de misère leur permet à peine de payer. Il faut dire que la révolution de 1917 n’a pas eu lieu, et que socialement la société russe n’a guère évolué…

Cet aspect social est d’ailleurs au coeur de la nouvelle « Mon rossignol » dans lequel l’idéalisme militant se fracasse sur le réalisme et le cynisme politiques. Mais avant cela, le recueil aura débuté avec « Toungouska », récit se situant sur Terre et qui met en scène les déjà fameux détectives Arnrún et Wojtek (croisés dans le premier « Célestopol »). Une mission, un évènement célèbre dont l’origine n’est peut-être pas celle que l’on croit, un scientifique, un choix. Le ton est donné.

Le reste est plus qu’à la hauteur. Entre le patineur artistique confronté à l’homophobie de « Sur la glace » (superbe texte, plein de sensibilité), la maison figée dans le deuil d’un père de famille depuis le décès de son épouse et qui pèse, jusqu’au drame, sur la vie de ses deux filles dans « Memento Mori », le mondes des magiciens (et leur rivalité) dans la très mouvementée et pleine de « Prestige » « Une nuit à l’opéra Romanova », le recueil s’avère déjà remarquable après une plus d’une centaine de pages.

La suite ne déçoit pas. Car même si certains textes comme « Le correcteur de fortune » et son personnage au « pouvoir » particulier ou bien « Paint Pastel Princess » (quel joli titre !) et son videur dans un bordel de luxe convainquent un peu moins (rien de plus normal dans un recueil), certains autres sont absolument remarquables. On peut citer l’étrange « Katarzyna » qui débute de manière curieuse et un peu malaisante mais qui se poursuit sur un mode « Saint-Exupéry joue avec le temps » (en écho à la nouvelle « Convoi » dans le recueil précédent), aussi bien que « Le revers de la médaille » et son empowerment féminin tout à fait dans l’air du temps sans faire dans le militantisme lourdingue. Un très beau texte.

Citons aussi « La malédiction du pharaon » qui joue avec un sense of wonder très SF qu’il désamorce sans que cela ne s’avère frustrant grâce à un joli portrait de l’égyptologue Howard Carter, et l’excellent « La fille de l’hiver » dans lequel différentes Histoires (avec la majuscule) se percutent et qui met en relief le duc Nikolaï lui-même, jusque là plutôt discret (à la différence du premier recueil qui le mettait un peu plus en avant). Peut-être le texte qui fait le plus référence au premier « Célestopol ».

Et enfin, comment ne pas citer Lovecraft ? Emmanuel Chastellière semble en effet l’apprécier, avec les chats d’Ulthar de Célestopol dans le texte « Un visage dans la cendre » qui met en scène un voleur chargé de retrouver l’un d’entre eux et qui se termine avec un archétype détourné du genre fantastique, et surtout avec le texte « Danser avec le chaos » que l’amateur des écrits lovecraftiens s’amusera à décortiquer pour y trouver toutes les références et qui se permet audacieusement, via une « passerelle » à base sélénium (cette substance que l’on ne trouve que sur la Lune et qui est l’une des raisons de la richesse et la réussite de la ville, un autre élément que l’on aimerait voir un peu mieux détaillé) de mêler le folklore slave (Kitej, Tchernobog…) à l’univers lovecraftien (Oriab, Thran, Lirania, des noms qui résonnent aux oreilles des connaisseurs, de même qu’un personnage bien connu aussi bien qu’une structure en onyx…), le tout dans un style littéraire, à base de mots anciens et peu usités, directement inspiré de l’écrivain de Providence. Dans son genre, c’est là encore remarquable.

Célestopol est donc une vraie merveille. Une cité marquante, attirante et intimidante à la fois. Et c’est un jouet pour son créateur littéraire, Emmanuel Chastellière, qui prend le parti de nous la faire découvrir encore un peu plus après le premier recueil « Célestopol ». Toujours sur le même mode, c’est à dire en un kaléidoscope de points de vue et de personnages variés (avec quelques visages qui reviennent régulièrement, ou quelques détails se croisant d’un texte à l’autre), la cité prend vie sous nos yeux, et s’en trouve dotée d’une belle consistance, même si on pourra toujours trouver que quelques détails manquent (technologiquement parlant par exemple) ou que certains contextes mériteraient d’être explorés (les habitations souterraines des ouvriers).

Mais ces détails importent peu devant ce que l’auteur du recueil nous offre en moments de vie, en émotion, en déchirements parfois. Oui on ne rit pas toujours à Célestopol, mais la justesse de ce nous offre Emmanuel Chastellière force le respect. Sans forcément « inventer » de nouveaux concepts (mais qui invente réellement aujourd’hui ? Tout le monde s’influence), l’auteur bâtit un monde solide, empli de personnages consistants et régulièrement touchants. L’exécution des récits est remarquable, les scories bien rares et le tout est très cohérent (saluons ici les recherches historiques de l’auteur qui donnent là encore une réelle consistance à ce monde uchronique).

De là à dire que la ville de Célestopol a tous les atouts pour devenir une cité phare des genres de l’imaginaire aux côtés de Lankhmar par exemple (je ne cite pas cette ville par hasard, on pourrait fort bien trouver que Wojtek et Arnrún sont les équivalents de Fafhrd et du Souricier Gris dans la cité de Fritz Leiber…), ou bien un terrain de jeu pour les rôlistes à la hauteur de, au hasard, Abyme (tiens, encore une cité « littéraire » marquante…) ou de la Samarande de « Nightprowler », il n’y a qu’un pas qu’il ne tient qu’à Emmanuel Chastellière (et son éditeur…) de franchir en nous offrant de nouveaux textes (ou d’autres choses, comme l’album « Célestopol » du groupe Stereotypical Working Class…) situé sur la Lune.

Parce qu’au sortir de ce recueil, il y a un incontestable sentiment de manque. Oui, je le dis, « Célestopol 1922 » est une vraie petite merveille, qu’il ne faut surtout pas manquer. Et qui, c’est important, peut fort bien se lire sans avoir lu le premier recueil (mais qui récompensera les primo-lecteurs avec quelques clins d’oeil et personnages déjà croisés). En plus, avec une telle couverture, signée Marc Simonetti himself, une présentation classieuse avec rabats et carte en couleur dessinée par Olivier Sanfilipo (qui place la Bibliothèque Impériale au milieu de nulle part mais c’est un détail… 😉 ), le soin apporté à l’objet est à souligner. Aucune excuse donc, jetez-vous dessus !

 

Lire aussi l’avis de Gromovar, Lune, La geekosophe, Célindanaé, Yuyine, Dup, Nicolas, Laird Fumble, Stéphanie Chaptal, Zina.

Critique écrite dans le cadre du challenge « #ProjetOmbre » de OmbreBones.

 

  
FacebooktwitterpinterestmailFacebooktwitterpinterestmail