Mona Lisa disjoncte, de William Gibson

Posted on 10 octobre 2022
Dans la droite lignée des deux volumes précédents, « Neuromancien » et « Comte Zero », (avec nouvelles traductions de Laurent Queyssi et illustrations de couverture de Josan Gonzalez), voici « Mona Lisa disjoncte », évidemment toujours édité par les éditions Au Diable Vauvert qui ont décidé il y déjà plus de deux ans de remettre les oeuvres phares de William Gibson sur le devant de la scène, en commençant donc par sa fameuse « trilogie neuromantique », fondatrice du mouvement cyberpunk, dont voici la troisième et dernière partie.

 

Quatrième de couverture :

Trois femmes que tout sépare, Sally, ancienne mercenaire, Mona, prostituée et Angie, superstar, se retrouvent autour de l’Aleph, fantastique instrument de pouvoir…

Après « Neuromancien » et « Comte zero », « Mona Lisa disjoncte » conclut une trilogie qui a révolutionné la science-fiction

 

Roman cyber noir, les femmes à l’honneur 

William Gibson, aussi connu soit-il, fondateur (avec d’autres) du mouvement cyberpunk, etc…, n’est pas un auteur « facile ». Son écriture n’a jamais mené à des textes simples et funs, au contraire il a toujours procédé par petites touches qui, mises bout à bout, créent une ambiance, un style, un univers bien particulier. « Neuromancien », cultissime roman de SF, en avait laissé plus d’un sur le carreau, peut-être en partie à cause d’une traduction qui ne lui rendait pas justice. Laurent Queyssi, nouveau traducteur attitré de Gibson, a largement remis les pendules à l’heure, sans dénaturer le style de l’auteur, toujours un peu clivant. Le romancier américain n’a jamais rendu les choses simples, évidentes pour le lecteur, qui se doit de fournir un effort pour remettre les choses dans l’ordre et comprendre les tenants et les aboutissants de ses romans. Finalement, le lecteur est dans la même situation que les personnages des romans : les éléments sont là, mais bien souvent les mystères demeurent.

« Mona Lisa disjoncte » (seul roman de la trilogie qui a changé de titre avec sa nouvelle traduction) ne fait pas exception. Procédant toujours de manière impressionniste, s’attardant sur le quotidien et l’environnement immédiat des personnages plutôt que sur des éléments de contexte plus globaux, Gibson plonge le lecteur dans différentes situations, autour de plusieurs fils narratifs distincts (comme dans « Comte Zero ») qui, on s’en doute, sont tous interconnectés (et mettent les femmes sur le devant de la scène, prenant leur destin en main). On a tout d’abord Kumiko, jeune japonaise que son père, alors qu’il doit faire face à une conflit parmi les yakuzas, envoie en Angleterre auprès d’un de ses contacts de confiance pour la protéger, puis Angie, superstar des « simstims » (que le lecteur aura déjà croisé dans « Comte Zero ») qui sort d’une cure de désintox, bien décidée à reprendre sa carrière, Mona, junkie exploitée par un proxénète qui, à la suite d’un nouveau « contrat », lui promet une nouvelle vie, et enfin Slick Henry, un paumé sorti de prison qui, sorte de thérapie personnelle, construit des robots et voit débouler dans sa vie un homme dans le coma et son « infirmière ».

Plusieurs personnages (dont certains déjà croisés dans les romans précédents, notamment la fameuse et redoutable Molly Millions de « Neuromancien »), plusieurs intrigues, et finalement au premier abord assez peu de cyberpunk en tant que tel puisque le cyberespace est notoirement moins présent que dans « Neuromancien » où il est central. Pour autant, il infuse le roman, et à la manière du roman sus cité, il est central mais ici dissimulé. C’est plutôt le côté thriller noir qui prend le dessus, prenant son temps pour disposer ses indices sous les yeux du lecteur, avant de le précipiter dans une chute en avant dans la dernière partie du récit, qui voit complot, dissimulation, univers virtuel et bien plus encore, où le cyberespace reprend tous ses droits, non pas en tant que scène d’action, mais en tant que but ultime.

Mais si le cyberespace est avant cela en retrait (en tout cas en apparence), le cyberpunk est 100% là dans le côté social du roman, où la misère des uns côtoie la richesse des autres, où la société semble avoir abandonné son rôle de cohésion, où l’ordre et la justice sont aux abonnés absents, où la débrouille a pris le pas sur tout le reste, où la célébrité jette de la poudre aux yeux de ceux qui rêvent d’une vie meilleure, où les zones délabrées, abandonnées, post-apo presque, entourent des zones densément peuplées.

Et surtout, « Mona Lisa disjoncte », en tome conclusif d’une trilogie qu’il est, lève finalement le voile sur pas mal d’éléments restés en suspens dans les deux tomes précédents, y faisant régulièrement référence, depuis les évènements paradigmatiques de « Neuromancien » jusqu’aux apparitions vaudous de « Comte Zero », en passant par les personnages de ces deux textes. On peut sans doute le lire indépendamment, mais c’est rajouter de la difficulté là où il y en a déjà pas mal, et c’est perdre une bonne partie du plaisir de pouvoir assembler le puzzle global de la trilogie.

« Mona Lisa disjoncte » ne bouleverse donc pas les règles instaurées par Gibson dans ses deux romans précédents, et parvient à unifier de belle manière des récits à la fois différents et remarquablement cohérents dans ce qu’ils présentent. Mélangeant thriller, Japon, univers virtuel, hackers, IA, société dégradée, mégacorporations, la trilogie neuromantique forme un tout à laquelle le fameux premier tome, « Neuromancien », fait de l’ombre alors que la cohérence de l’ensemble force le respect. Gibson reste Gibson, il ne facilite jamais la tâche du lecteur, mais ceux qui parviendront (et auront la volonté) de surmonter cette difficulté seront largement récompensés par une trilogie fondatrice d’un mouvement d’une importance capitale dans l’histoire de la SF. Et donc forcément incontournable.

 

  
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