Dune, partie deux, de Denis Villeneuve

Posted on 18 mars 2024

Attendu comme le messie (haha), après une première partie qui manquait peut-être d’un peu de mordant mais qui offrait une magnifique exposition des enjeux du (des) films, voilà qu’arrive enfin, plus de deux ans plus tard, la suite et la fin de l’adaptation par Denis Villeneuve du roman culte de Frank Herbert. Alors que dire, alors que je n’ai pas hésité à me précipiter en salle dès son premier jour d’exploitation, signe incontestable de mon empressement à voir le résultat ? Les enjeux ayant été posés précédemment, on enclenche enfin la vitesse supérieure, sans que jamais Villeneuve n’oublie d’esthétiser son film, peut-être à l’excès parfois, en tout cas en perdant une certaine forme d’émotion, qui a du mal à prendre sur le spectateur.

 

   

 

Une chose est sûre : l’essence du roman est bel et bien là. On retrouve clairement les idées qu’il porte sur le colonialisme, le fanatisme, le rôle d’emprisonnement des religions, l’aveuglement que peuvent amener les leaders providentiels (au détriment du coté SF mystique, voire psychique, assez typique des années 60 et nettement mis en retrait ici). Tout cela est même exprimé plus franchement que dans le roman, à l’évidence Denis Villeneuve a le livre suivant, « Le messie de Dune », dans la tête et le film qui adapte le premier roman est déjà tourné vers celui-ci là où Frank Herbert avait dû expliciter sa pensée en écrivant « Le messie »

 

   

 

Tout cela passe certes, adaptation oblige, par certaines concessions que l’on peut trouver dommageables (quasi absence des mentats ou des navigateurs de la Guilde Spatiale (au bénéfice du Bene Gesserit, très présent), disparition de Thufir Hawat, une compression temporelle assez importante couplée à une notion du temps qui passe assez floue) ou des modifications parfois importantes (le personnage de Chani, assez différent de celui du roman mais qui appuie ici le message du film, Alia également très modifiée, mais c’est sans doute pour le mieux, quoiqu’il faudra voir le film suivant pour juger la pertinence de ce choix), mais pris globalement tout cela se déploie de belle manière sous les yeux des spectateurs.

 

   

 

Le casting étincelant du film fait largement le job, avec notamment un Thimothée Chalamet (Paul Atréides) qui, quand on prend soin de regarder le début du premier film, a vraiment su passer du gamin futur successeur de son père à un vrai leader politique, une Zendaya (Chani) chargée d’ouvrir les yeux (alors qu’elle les fronce beaucoup…) du spectateur sur l’aveuglement des Fremen dirigés par une religion créée de toutes pièces, et une Rebecca Ferguson (Jessica Atréides) que j’avais personnellement trouvée très bonne en Dame Jessica dans le premier film mais qui s’était vu reprocher par de nombreuses personnes de paraître trop émotive, qui ici devient presque flippante et c’est une très belle réussite de sa part. Seule déception : un Christopher Walken qui incarne un Empereur Shaddam IV bien faiblard là où je m’attendais à un Empereur autoritaire, qui ne s’en laisserait pas conter. Je n’arrive pas à déterminer si le problème en revient à un choix de Denis Villeneuve de faire paraître l’Empereur ainsi ou s’il s’agit simplement de Walken lui-même, qui paraît bien fatigué…

 

   

 

Et bien sûr, sur le strict point de vue technique et esthétique, le film est une éblouissante réussite, qui navigue sans problème entre scènes d’une grande beauté (le désert magnifié, les Fremen mis au premier plan et qui prennent vraiment de l’épaisseur, dommage que leurs sietchs me paraissent un peu vides, notamment quand on connaît la suite de la saga et les actions des Fremen à l’échelle galactique) et scènes d’action explosives (pas nécessairement présentes dans le roman d’ailleurs mais le cinéma étant un art visuel, il est difficile de passer outre quand elle existent dans l’intrigue, c’est d’ailleurs tout à fait la même chose dans « Le Seigneur des Anneaux » de Peter Jackson qui présente de longues batailles que Tolkien expédiait en quelques lignes, les deux films partageant d’ailleurs de nombreux points communs en tant qu’adaptations « pas strictes » du matériau d’origine parce qu’il est impossible de faire autrement, les choix faits par les réalisateurs, s’ils peuvent être discutables, finissant donc par faire de leur film leur vision : « Le Seigneur des Anneaux » de Jackson, au-delà de sa réussite incontestable, est bien celui de Jackson mais pas de Tolkien, idem pour ce film « Dune » : c’est le « Dune » de Villeneuve, pas celui d’Herbert) comme la déjà incontournable chevauchée du ver des sables ou la spectaculaire destruction d’une moissonneuse Harkonnen.

 

   

 

Et tiens, parlons un peu des Harkonnen justement. Objet d’une parenthèse à l’esthétique poussée (noir et blanc), le long passage sur Giedi Prime (qui semble devoir beaucoup à H.R. Giger, ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait que ce dernier a travaillé sur l’adaptation maudite de Jodorowski, avant qu’une partie de son travail soit reprise dans « Alien ») permet de mieux appréhender cette famille cruelle, aussi bien dans sa manière de vivre que sur l’échiquier plus global de l’intrigue « galactique » (les plans dans les plans, et ce sur les deux plans, haha !). Choix audacieux, mais payant à mon avis, surtout quand on découvre le personnage de Feyd-Rautha, incarné de façon magistrale par Austin Butler qui lui donne une substance qui va au-delà du boss de fin de niveau pour Paul Atréides.

 

   

 

On pourra donc toujours trouver à redire ici ou là, ne pas être d’accord avec tel ou tel choix, c’est d’ailleurs un peu le propre de toute adaptation, mais ce « Dune » de Denis Villeneuve (qu’il faut peut-être voir en un seul morceau même si cela demande une attention continue de cinq heures, puisque la première partie durait 2h35 et cette deuxième 2h45, générique compris) est à mon sens une grande réussite, une magnifique épopée à grand spectacle, visuellement (Greg Fraiser à la photographie fait à nouveau merveille) et soniquement (le travail sur le son est important, sans oublier la musique de Hans Zimmer, qui surprend moins que dans le premier film car les thèmes ont pour la plupart tout été déjà écrits mais qui fait un travail remarquable pour donner vie à la planète Arrakis et à ceux qui la peuplent), qui simplifie certes quelque peu la narration du roman tout en gardant une certaine complexité pour qui ne connaît pas du tout le texte (il y a beaucoup d’éléments d’intrigue abordés en peu de temps, j’ai pu le vérifier avec ma compagne) mais sans altérer ni atténuer le message fort du récit d’Herbert (notamment quand on le place en parallèle avec la géopolitique actuelle, preuve du caractère visionnaire du roman écrit il y a pourtant 60 ans et qui, d’une certaine manière, explique un certain nombre des événements de ces dernières années, même si je regrette l’abandon du terme « jihad », devenu aujourd’hui inutilisable en occident car trop connoté) et qui a tout pour faire date dans l’histoire du cinéma de SF. Incontournable.

 

 

 

  
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