Symphonie atomique, de Etienne Cunge

Posted on 4 août 2022
Parfois, il suffit d’un déclic. J’avais pourtant repéré ce roman d’Etienne Cunge lors de sa sortie aux éditions Critic, mais devant les avalanches de parutions, je l’avais laissé passer. Et puis est arrivé le podcast « Double vie » de Mickaël Rémond, consacré à l’auteur, biologiste et expert en développement durable. Il s’est passé un truc, je ne sais pas, l’intelligence de propos de l’auteur, la clarté de son discours qui fait écho à certaines de mes positions… En tout cas, une fois terminée l’écoute du podcast, je me suis précipité dans la librairie la plus proche pour acheter « Symphonie atomique », que j’ai rapidement lu ensuite.

 

Quatrième de couverture :

« N’oubliez pas notre baseline : soyez écoresponsable, suicidez-vous. »

Le monde d’après s’effondre.

Malgré l’odeur de fin des temps, des restes de civilisations subsistent, au bord du chaos, et chacun lutte pour donner du sens à sa vie. Les quatre modèles des puissances atomiques, aux abois, dominent cette désolation et se confrontent, prêts à en découdre : ultra-capitalisme américain, écologisme européen, nationalisme russe et totalitarisme social chinois. Dans ce climat délétère, l’équilibre ne tient plus qu’à un fil, sur le point de rompre.

Parmi le concert des forces nucléaires spatiales, l’Europe en Transition fait figure de naine. Pour autant, alors qu’émerge une crise dans la crise, le sort de l’Humanité va peut-être dépendre des décisions de deux de ses membres, que rien ne prédisposait à cela : Juan et Agathe.

Dans cette nouvelle ère, à l’Europe reconfigurée et où l’espace constitue le terrain névralgique des conflits, leurs actes vont faire écho à l’étrange soulèvement en cours dans les steppes d’Asie centrale – sous le commandement du jeune Ashkat –, et les confronter à l’énigme qu’incarne Ulan Moltov, l’âme de la rébellion, le cœur du jeu de poker à grande échelle qui débute.

 

L’humanité au bord du gouffre

La fiction climatique n’a rien de nouveau, surtout en ces temps de réchauffement climatique. Kim Stanley Robinson, Paolo Bacigalupi et de nombreux autres auteurs s’y sont frottés. En France, la référence c’est un peu Jean-Marc Ligny, qui ne fait pas dans la demi-mesure en présentant un futur bien sombre, ajoutant aux catastrophes climatiques que ses actes ont engendrées la violence intrinsèque de l’humanité (superbe mais terrible « Exodes », « Le porteur d’eau », d’autres conseillent aussi « AquaTM » que je n’ai pas encore lu). Etienne Cunge vient, avec « Symphonie atomique », jouer dans cette cour, sans toutefois marcher sur les platebandes de Jean-Marc Ligny.

Car si la catastrophe climatique est au centre de son roman, Etienne Cunge ne fait pas tourner son intrigue autour d’elle, « Symphonie atomique » se présentant plutôt sous la forme d’un thriller « en 48 heures chrono » sur fond de catastrophe climatique, qui fait donc office de contexte global ayant conduit aux évènements décrits dans le roman.

Le récit se situe donc en 2073, ou plutôt en l’an 54 de l’Ère de l’Effondrement (marquée par un certains nombres de « Plaies » majeures), puisque c’est ainsi que le calendrier se présente dorénavant, la bascule étant située, a posteriori, en 2019 suite à une certaine pandémie, cette année étant considérée comme le début des « évènements extrêmes » ayant conduit à la catastrophe écologique telle qu’elle est présentée. Ère de l’Effondrement, Cinq Plaies (faisant évidement écho aux Dix Plaies d’Egypte), une population mondiale passée sous la barre des cinq milliards, on le sent, le futur imaginé par Etienne Cunge ne va pas être une partie de plaisir. Et l’auteur va nous le décrire, par petites touches, au début de chaque chapitre, avec un extrait de l’émission « L’Effondrement près de chez vous », diffusée sur Radio Collapse, un média au nom qui ne demande pas d’explication. Ainsi, en quelques lignes, l’écrivain nous décrit aussi bien l’inconséquence de l’humanité que les passe-droits des plus riches, tout autant que les résultats d’une inaction ou d’une surexploitation des ressources ayant engendré pollution extrême, dérèglement climatique catastrophique, réchauffement global, effondrement de la biodiversité, etc… Le tout illustré le plus souvent par la vie quotidienne des plus démunis, qu’ils soient réfugiés ou migrants climatiques, ou bien parmi les derniers luttant pour survivre en un lieu devenu pourtant invivable. Ces éléments sont séparés de l’intrigue du roman mais peignent un contexte global saisissant et désespérant.

Et cette intrigue, parlons-en, il est temps. Quatre gros blocs nucléarisés se partagent la domination politique et économique de notre planète : les Etats-Unis, où l’individualisme reste roi au mépris de toute considération écologique (la maison brûle mais on regarde ailleurs), la Russie très nationaliste, la Chine qui a une manière bien à elle de faire face à la catastrophe climatique (en appliquant une décroissance démographique très totalitaire : le suicide obligatoire une fois atteint l’âge de 60 ans !…) et enfin l’Europe en Transition, seul bloc qui semble prendre le problème par le bon bout (en passant par le sacrifice d’une partie de la qualité de vie d’un bon nombre de leurs citoyens, un élément qui tend à illustrer la dichotomie entre le bien-être personnel et l’intérêt collectif), à condition qu’il ne soit pas déjà trop tard. Un équilibre géopolitique plus ou moins stable s’est installé, toutefois rongé par les manigances de chacun et les rancoeurs de certaines « petites » nations qui se sont retrouvées au second plan sur l’échiquier mondial. Et c’est sur ces bases qu’un élément déclencheur, prenant sa source dans la volonté d’un riche homme d’affaire de créer une vaste cité souterraine réservée aux plus aisés et dans le charisme d’un autre homme ayant l’ambition de mener son peuple vers une forme de souveraineté, que les choses vont dégénérer, passant d’un statu quo fragile (autour d’armes nucléaires en orbite) à un véritable panier de crabes dans lequel personne ne possède une vision globale et complète des évènements alors que chacun dispose d’un moyen de pression sur les autres. Dès lors, l’escalade est inévitable entre ces quatre monstres politiques ayant tous à disposition l’arme nucléaire…

Alors oui, clairement, « Symphonie atomique » n’est pas un roman très optimiste. Entre une humanité au bord du gouffre écologique et qui est consciente d’y être mais qui continue d’accélérer sous des pressions nationalistes ridicules, des hommes et des femmes politiques (ou non) qui jouent perso sans guère d’états d’âme, des vociférations diverses et variées menant à un risque de guerre nucléaire pour finir le travail entamé par notre espèce depuis des décennies, on ne peut pas dire que le futur soit réjouissant. Et pourtant, malgré la désespoir affiché par le tableau peint par Etienne Cunge, on tourne les pages du roman sans pouvoir s’arrêter. Car tout cela est diablement prenant. Mené tambour battant, avec cette intrigue à la Jack Bauer resserrée sur 48 heures (sans être aussi rocambolesque et outrancière toutefois), et ces personnages (sur le terrain ou en haut de la hiérarchie politique) se débattant avec les moyens et les renseignements à disposition,  le roman devient vite un véritable page turner.

Intelligemment enrichi de concepts nés de la déliquescence climatique décrite, comme de nouveaux (ou pas tant que ça…) troubles mentaux, entre éco-anxiété et « solstalgie » (dépression due au sentiment de destruction imminent de son environnement), voire « consolstalgie » (une obsession de consommation, allant à l’encontre de toute logique écologique), une nouvelle monnaie européenne (le noman, découpé en 365 nomjours) basée sur l’impact écologique, ou bien l’appauvrissement extrême de la biodiversité conduisant à un ralentissement de la dégradation des matières organiques et la présence envahissante d’une boue organique immonde, le roman ne manque pas de concepts SF (que l’on n’espère pas visionnaires…) rendant la lecture d’autant plus intéressante, si l’on n’est pas de nature dépressive…

Finalement, « Symphonie atomique » s’impose comme un excellent thriller géopolitico-écolo-spatial (car les stations spatiales ont une grande importance) extrêmement accrocheur, marquant de par l’avenir qu’il nous présente, tout à fait apte à ouvrir les yeux quant à la problématique écologique (sans jamais se faire donneur de leçons), en plus d’être un thriller très bien mené, qui ne lâche jamais son lecteur, à coup de chapitres rythmés et variant les points de vue. La caractérisation des personnages n’est peut-être pas des plus mémorables malgré des situations parfois poignantes, on pourra aussi reprocher à l’auteur quelques « tics » pour décrire les réactions de ses personnages (mâchoires qui se décrochent, visage livides ou à l’inverse violacés…) mais ce sont des défauts qui s’effacent devant un cocktail réussi, à mi-chemin entre le côté climatique d’un « Exodes » de Jean-Marc Ligny et l’aspect thriller d’un « Station solaire » d’Andreas Eschbach. Un cocktail, c’est le bon mot, du genre qui enivre tant la lecture est passionnante et qui vous met aussi une belle gueule de bois. Parce que si rien ne change, on va droit vers cette catastrophe…

 

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