Hypérion, de Dan Simmons

Posted on 5 février 2021
Attention, monument ! S’il y a un bien un roman qui jouit du statut d’incontournable absolu dans les trente dernières années (bon, un tout petit peu plus puisqu’il est sorti en 1989), il s’agit bien de “Hypérion”, qui figure fréquemment dans les listes des incontournables du genre SF, au même rang que les “grands anciens” comme le “Fondation” de Isaac Asimov ou le “Dune” de Frank Herbert. Bon, au passage, on n’oubliera pas qu’il y a aussi des chefs d’oeuvre récents hein… 😉 Mais alors, moi petit lecteur, je dois forcément m’attendre à me prendre une baffe monumentale n’est-ce pas ? Voyons voir…

 

Quatrième de couverture :

Sur Hypérion, planète située aux confins de l’Hégémonie, erre une terrifiante créature, à la fois adulée et crainte par les hommes : le Gritche. Dans la mystérieuse vallée des Tombeaux du Temps, il attend son heure…
À la veille d’une guerre apocalyptique, sept pèlerins sont envoyés sur Hypérion. Leur mission : empêcher la réouverture des Tombeaux. Ils ne se connaissent pas, mais cachent tous un terrible secret – et un espoir démesuré.
Et l’un d’entre eux pourrait même tenir le destin de l’humanité entre ses mains.

 

La Mecque de la SF ?

Aborder “Hypérion” en 2021 nécessite, pour en mesurer l’importance, de le replacer dans son contexte. Non pas qu’il souffre qualitativement d’une lecture plus de 30 ans après sa sortie, mais plutôt parce que le re-situer à la fin des années 80 permet de se rendre compte de tout ce qu’il a inventé/repris/amalgamé et qui a depuis essaimé dans de nombreux récits de SF jusqu’à aujourd’hui, parfois de manière très proche. Lire “Hypérion” et saluer sa qualité et son modernisme d’alors, c’est un peu rendre à César ce qui appartient à César.

Comment résumer succinctement “Hypérion” ? La tâche est délicate… Disons que le roman se situe au XXVIIIe siècle, un futur dans lequel l’humanité a essaimé sur de nombreuses planètes à la suite de la mort de la Terre. Cette “Hégémonie” (puisque c’est ainsi qu’elle se fait appeler) tient notamment grâce à un réseau de transport et de communication particulièrement performant (appelé le “Retz”), constitué de portails “distrans” permettant le voyage instantané (mais couteux) d’un point à un autre de l’univers mais aussi de moteurs Hawking permettant de voyager plus vite que la lumière (avec le problème bien connu de la relativité d’Einstein qui est la dilatation du temps (appelée “dette de temps” dans le roman de Simmons) : un déplacement de quelques semaines pour le voyageur peut représenter quelques mois voire quelques années pour les personnes restées immobiles).

Ces moyens de transport et de communication sont gérées (et ont été inventés) par des Intelligences Artificielles qui ont depuis fait sécession de l’influence humaine. On a donc une première faction indépendante mais malgré tout infiltrée dans tous les rouages de la société humaine (à l’évidence Adam-Troy Castro doit sur ce point beaucoup à “Hypérion”…). L’autre faction importante du récit (et, du point de vue de l’Hégémonie, un ennemi) est celle des Extros, des humains qui, plutôt que de tenter de continuer à vivre “à l’ancienne”, se sont adaptés à l’espace. Voilà le transhumanisme de Dan Simmons, que l’on peut retrouver récemment, de manière un peu moins extrême, dans la “somaformation” de Becky Chambers.

Tout le récit de Dan Simmons tourne autour de la planète Hypérion, une planète éloignée sur laquelle se trouvent les Tombeaux du Temps, mystérieux édifices qui semblent avoir des capacités “temporelles” particulières et qui abritent le Gritche, étrange et mortelle créature ayant donné naissance à un culte (l’église gritchtèque) et sur laquelle chaque faction a sa propre interprétation quant à la raison de sa venue et de ses motivations.

L’oeuvre de Simmons se présente sous la forme d’un récit-cadre décrivant le voyage de sept pèlerins vers les Tombeaux du Temps pour tenter de les refermer et  d’arrêter le progression du Gritche, alors que les Extros se dirigent aussi vers Hypérion dans un but inconnu (du moins au début…) et que l’Hégémonie y envoie ses propres forces pour tenter d’arrêter cette éventuelle invasion. Enchâssés dans ce récit-cadre se trouvent les récits personnels des pèlerins qui conteront leur histoire chacun leur tour, donnant par là même des explications sur ce qui les lie à Hypérion et sur le pourquoi de leur venue ici. C’est là que l’écriture de Dan Simmons fait merveille : chaque récit est différent, très typé (récit à la Joseph “Au coeur des ténèbres” Conrad, tragédie amoureuse, récit militaire, polar cyberpunk gibsonnien, récit d’un artiste en quête de sa muse…), et développe admirablement chaque personnage concerné. Ils se recoupent aussi ici ou là et surtout éclaircissent peu à peu le contexte du roman, en creux, aux yeux du lecteur avant au final de lui montrer son vrai visage et les courants d’influence qui s’y confrontent, plus ou moins ouvertement.

Donner au lecteur, au sein d’un gros roman de 650 pages, plusieurs “sous-récits” (qui forment la très grande majorité des pages du roman) qui abandonnent l’intrigue principale pour se concentrer sur un seul personnage, c’est un pari risqué mais tenu haut la main puisqu’il n’y a que du bon dans ces récits personnels, avec forcément des préférences plus ou moins marquées en fonction des lecteurs. Les personnages s’en trouvent nettement approfondis et certains passages se révèlent même brillants voire poignants dans leur style comme dans leur manière sensible d’aborder certains thèmes universels (la mort, l’amour,  l’art, la famille, l’environnement…).

Roman à la structure singulière, bardé de références littéraires (Keats, Chaucer et Yeats sont au premier rang) et usant de nombreux éléments de SF (dilatation relativiste du temps comme on a pu le voir dans de nombreuses autres oeuvres de SF (citons “Interstellar” de Christopher Nolan, “La guerre éternelle” de Joe Haldeman, “Tau zéro” de Poul Anderson ou bien la nouvelle “Souvenirs de ma mère” de Ken Liu qui fut adaptée en court-métrage), IA sous forme humaine avec les cybrides, posant la question du degré d’humanité de celles-ci, clone virtuel (ou un peu plus que virtuel…), transfert de conscience, voyage temporel, etc…) qui ont parfois été repris tels quels par d’autres auteurs jusqu’à aujourd’hui, témoignage d’une forme de syncrétisme thématique en SF qui n’a guère été égalé depuis, “Hypérion” impressionne.

Arrivé au bout du roman, force est de constater que le texte de Dan Simmons ne résout rien. Sa suite, “La chute d’Hypérion” est une lecture nécessaire (sur laquelle je ne tarderai pas à me pencher) et à l’évidence ces deux volumes ne constituent qu’un seul et volumineux ouvrage. Il peut donc être difficile de juger “Hypérion” à sa seule lecture, mais il apparaît déjà clairement que ce véritable livre-univers, à la hauteur de ce qu’a pu créer, dans un genre différent, Frank Herbert avec “Dune”, est d’une importance incontestable dans le genre SF. Un jalon, assurément.

 

 

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